Dans l’imaginaire collectif, les casses automobiles ne sont pas souvent associées à la sécurité au travail. Pourtant, sur le terrain, les organisations et méthodes de travail changent, se modernisent et la prévention des risques s’impose. La preuve chez Rouen Automobiles Services.

CHAQUE ANNÉE, EN FRANCE, près d’1,5 million de voitures arrivent en fin de vie. Soit environ trois véhicules déclarés « hors d’usage » toutes les minutes ! Un afflux important d’épaves qui implique un travail soutenu dans les casses automobiles désormais appelées centres de traitement de véhicule hors d’usage (VHU). Rouen Automobiles Services ou R.A.S dans sa version abrégée, entreprise basée à Saint-Étienne-du-Rouvray, en Seine-Maritime, est l’un de ces 1 700 centres répartis sur le territoire national. Avec ses 28 salariés, elle traite près de 3 000 véhicules par an.

« Ces dernières années, l’augmentation du volume d’automobiles à gérer nous a amenés à revoir notre organisation du travail, explique ainsi Patrice Carrara, responsable du site. Non seulement nous avons accru nos capacités de stockage des pièces détachées en louant des entrepôts supplémentaires, ouvert un second atelier et investi pour mieux nous équiper, mais nous avons aussi repensé de A à Z le parcours du VHU, de son arrivée chez nous à la revente de ses différentes pièces. »

Autant d’aménagements et de transformations rendus nécessaires par la hausse de l’activité donc, mais également par un souci de prendre soin des salariés. « Être mécanicien dans une casse automobile est un travail assez difficile qui expose à de nombreux risques : risques de troubles musculosquelettiques, risque chimique, risques liés à la manutention manuelle mais aussi risques psychosociaux…, la liste est longue », indique Laurent Grenier, contrôleur de sécurité à la Carsat Normandie.

Bien identifier les véhicules facilite le travail

« Lorsque nous recevons un véhicule, nous identifions déjà sa provenance. S’il est envoyé par un particulier ou un garage, nous pouvons le traiter rapidement, déclare Patrice Carrara. En revanche, nous sommes dépositaires pour les assurances donc beaucoup d’auto­mobiles sont stockées chez nous, en attente de décision. Nous n’y touchons pas jusqu’au moment où le véhicule nous est cédé officiel­lement. » Marc Legrout, le chauffeur qui assure la dépose des véhicules sur le parking de la casse auto, appose sur chaque automobile à son arrivée une étiquette avec un numéro unique.

Celui-ci, généré par le système informatique interne de R.A.S, correspond à son enregistrement sur le livre de police obligatoire, assurant la traçabilité et le suivi de l’épave. « Ce numéro va suivre le véhicule du début jusqu’à la fin. Ainsi, nous savons en temps réel combien de véhicules nous avons sur le site, s’ils nous appartiennent ou sont en attente de décision de la part des compagnies d’assurances… C’est beaucoup plus simple pour s’y retrouver d’un seul coup d’œil et cela facilite le traitement du véhicule par la suite. »  Pour bien distinguer les automobiles appartenant définitivement à l’entreprise et pouvant être traitées, un coup de bombe de peinture est apposé sur le pare-brise : un simple point pour les véhicules revendus en l’état, une croix pour ceux qui seront dépollués et désassemblés.

Éric Broult, responsable recyclage, et Valentin Planterose, démonteur automobile, font alors le tour des véhicules pouvant être envoyés à l’atelier. Le premier réalise un diagnostic des pièces moteur, le second de tous les éléments de carrosserie. « Nous avons une check-list qui permet de ne pas oublier de pièces, explique Valentin. Après, avec l’expérience, nous avons en tête ce que le magasin recherche, si c’est une voiture rare ou très demandée par les clients. » Ensuite, si les véhicules en attente d’expertise prennent de la place et restent alignés sur le parc prévu à cet effet, les véhicules pouvant être traités rapidement par l’atelier sont astucieusement empilés sur les cantilevers, structures qui font la fierté de l’entreprise.

Aussi appelé étagère à voitures ou rack à autos, ce système de rangement de 8,60 mètres de hauteur permet d’entreposer près de 500 véhicules sur cinq niveaux. Ici encore, le numéro unique apposé sur son flanc permet d’identifier rapidement la voiture à apporter à l’atelier à l’aide d’un chariot multidirectionnel. « C’est un vrai gain de place concernant le stockage, mais c’est surtout une diminution des risques pour les salariés, commente Laurent Grenier. L’opérateur n’a plus à circuler entre les véhicules garés pour chercher le bon, ce qui diminue d’autant les risques liés aux déplacements, chutes de plain-pied et coupures notamment, ainsi que les risques liés à la charge mentale… »

Dépolluer dans des ateliers tout équipés

Une fois le véhicule transporté dans un atelier du site, il est pris en charge par l’un des sept mécaniciens pour être dépollué : en 30 minutes environ, l’épave est débarrassée de ses fluides (carburant, huile, gaz de climatisation…) grâce à un collecteur central qui réduit le risque d’exposition aux produits chimiques et évite toute pollution chimique. La batterie, ainsi que les différents filtres, est également retirée. La suite prend l’allure d’un jeu de meccano grandeur nature : en fonction des estimations réalisées concernant les pièces valorisables, les mécaniciens de l’atelier doivent procéder au désaccouplage du groupe motopropulseur (GMP) puis au démontage des éléments de carrosserie.

Pour réaliser la première partie et délester la voiture de son GMP, les opérateurs installent le véhicule sur un pont basculeur qui permet de travailler à hauteur. « C’est vraiment un gain de temps et en plus il n’y a plus de poussières ou de saletés qui nous tombent dessus, explique avec enthousiasme Laurent Chateil, dépollueur. Franchement, je n’imagine plus m’en passer. De même, la pince de désincarcération pour découper certains éléments comme le catalyseur, c’est le top. »

Une fois les opérations nécessaires effectuées, le GMP est déposé à l’aide d’une potence sur une plate-forme dédiée où sont récupéré les fluides résiduels, en vue du démontage des éléments principaux. Train roulant, bloc moteur et boîte de vitesses sont ensuite stockés séparément. « Du pont basculeur aux différentes potences, en passant par la pince de désincarcération, nous avons été aidés financièrement par la Carsat Normandie, par le biais de contrats TPE, en 2016, puis en 2018, pour équiper les ateliers. Ces différents éléments nous aident à mieux travailler à tous les niveaux. Je ne sais même plus comment nous faisions avant tout cela… », précise Patrice Carrara.

Une fois ces opérations réalisées, la voiture passe dans les mains du service carrosserie de l’atelier en fonction des pièces demandées par le magasin, ou de l’intérêt de stocker telle ou telle pièce… Afin d’être déposée sur un pont de démontage d’éléments de carrosserie ou de pièces détachées, l’épave est transportée avec un chariot élévateur ou sur un chariot roulant qui permet au mécanicien de pousser le véhicule à l’emplacement voulu. « C’est un équipement tout simple, mais bien pratique pour ne pas monopoliser le chariot élévateur, détaille Laurent Chateil. Une fois le véhicule déposé sur le chariot, il suffit d’une personne pour le déplacer, surtout si on ne peut pas tout de suite le mettre sur le pont de démontage. »

Les pièces minutieusement démontées afin de ne pas être abîmées sont ensuite mises de côté pour être traitées par le magasinier. Le magasinier, c’est Michaël Fleury. Il lui incombe de photographier chaque pièce détachée. Il dispose même de différents espaces photo afin de mettre les pièces en valeur. « Tout se fait avec l’application de l’entreprise sur smartphone, indique-t-il. Je rentre le numéro unique de référence, j’indique la pièce qui correspond, ici par exemple un rétroviseur, je prends une photo, je vérifie que tout a bien été transmis sur l’ordinateur et le tour est joué : dix minutes plus tard, la pièce est disponible en stock en magasin ou directement en ligne sur le site de R.A.S. »

Cette utilisation bien rodée des solutions digitales pour simplifier les différents process de travail et faciliter les ventes sur internet, Patrice Carrara la revendique avec fierté. « Lorsque nous avons souhaité réorganiser l’entreprise au tournant des années 2010, nous voulions aussi nous informatiser. C’est pourquoi nous avons choisi de développer une solution maison avec un ingénieur informatique qui nous connaît très bien. Nous avons fait le choix de nous donner les moyens de réussir et, dix ans plus tard, nous en sommes très satisfaits. »

Rien ne se perd… tout se transforme

Bien évidemment, chaque voiture traitée par R.A.S ne termine pas façon puzzle, revendue intégralement en pièces. De nombreuses épaves finissent tout simplement broyées. Ce qui ne veut pas dire qu’il est fait n’importe quoi de leur carcasse. Loin de là même, puisque, depuis le 1er janvier 2015, la réglementation française oblige les centres de traitement des VHU à recycler 95 % de la masse des épaves. Ainsi, en parallèle des activités de l’atelier, les mécaniciens s’activent à récupérer les pièces pour leur matière brute, par exemple, les catalyseurs pour leurs métaux précieux.

Les jantes, une fois délestées des pneus à l’aide d’un déjanteur qui diminue la contrainte physique de cette opération, sont séparées en fonction de leur type. D’un côté celles en aluminium, plus cotées, de l’autre celles en ferraille, qui seront ensuite revalorisées ou recyclées. Les pneus quant à eux sont également rangés avec minutie, en attente d’une seconde vie en pneu d’occasion ou pour recyclage. « L’objectif est que le véhicule arrive au broyage dans son plus simple appareil », souligne Éric Broult.

C’est lui qui manie ensuite la grue à ferraille avec son grappin emblématique des casses auto. Et si l’opération qui consiste à se saisir des véhicules pour ensuite les broyer ne fait pas dans la dentelle, l’opérateur fait preuve d’une précision d’orfèvre quand il s’agit de retirer le bloc moteur du véhicule, si celui-ci est toujours présent, et même l’ensemble du pare-chocs avant. « C’est essen­tiel­lement du plastique, précise-t-il, à recycler séparément de la ferraille de la structure du véhicule. Lorsque nous avons suffisamment de pare-chocs et pour gagner en place de stockage, j’en fais même de grosses balles bien commodes à transporter pour la personne qui vient les récupérer. »

Cette envie de ne rien laisser de côté est revendiquée par Patrice Carrara. « Nous sommes des vendeurs de pièces, c’est vrai. Mais avant tout, nous sommes des recycleurs. » Et pour s’en convaincre, il suffit de voir toute l’attention portée à la valorisation de tous les éléments du véhicule sans exception, et ce à chaque étape de son traitement. 

Lucien Fauvernier

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