À Lyon, Le Foyer Notre-Dame des sans-abri accueille, accompagne et héberge des personnes en difficulté. Ciblé TMS Pros par la Carsat Rhône-Alpes, il s’est lancé dans une démarche d’envergure de diagnostic des troubles musculosquelettiques (TMS) et des risques psychosociaux (RPS).

On les appelle des « passagers » et ils ont un point commun : la précarité. Personnes au parcours professionnel chaotique ou sans logement fixe, les « passagers » sont accueillis par le Foyer Notre-Dame des sans-abri (FNDSA), une association lyonnaise créée en 1950 par trois amis qui avaient pris l’habitude d’ouvrir leur logement à des personnes dans le besoin. Aujourd’hui, la structure compte 36 implantations dans le Rhône, et œuvre sur deux grands axes : le pôle accueil, hébergement et logement accompagné, et le pôle insertion professionnelle.

« Nous avons des lieux d’accueil de jour, des dispositifs d’hébergement d’urgence ou d’insertion qui sont autant de tremplins pour sortir de la précarité… Nous sommes en quelque sorte le trottoir, entre le logement et la rue », explique Sébastien Guth, responsable communication. Côté insertion, l’association dispose d’ateliers qui visent à stabiliser et à dynamiser le parcours des personnes accueillies. Au total, en 2020, 6 300 personnes ont été accueillies ou aidées par l’association. 330 salariés y travaillent dont 50 % en insertion, auxquels il faut ajouter 1 200 bénévoles.

« La prévention des risques professionnels a toujours été une de nos préoccupations, explique Marion Veziant-Rolland, directrice générale de l’association. La multiplication des salariés, des sites et des métiers nous a obligés à nous structurer autour de ce sujet. » Une alerte RPS sur un site, suivie d’un ciblage TMS Pros par la Carsat Rhône-Alpes en 2018, a été à l’origine d’une démarche d’identifi-cation des risques professionnels réalisée en avril 2021 par un cabinet extérieur, sur deux sites pilotes :  l’atelier de tri textile et la halte de nuit.

« Le FNDSA s’est donné les moyens de cette démarche, souligne Marjorie Poupet-Renaud, contrôleuse de sécurité à la Carsat Rhône-Alpes. En formant Daniel Garcia, le secrétaire du CSE, aux fonctions de personne ressource santé sécurité, en faisant également suivre une formation à Mme Personeni, la directrice des ressources humaines, et en embauchant il y a peu Aurélien Guyot comme chargé de mission santé, sécurité, risques professionnels. Cette montée en compétences permet d’appuyer la politique de santé et sécurité au travail. »

Quatre tonnes de textile par jour

Le centre de tri textile est situé à Décines-Charpieu, au nord de Lyon. Chaque jour, des camionnettes récupèrent des sacs dans les points relais et les déchetteries. quatre tonnes de textile, chaussures et autres sacs passent entre les mains expertes de la cinquantaine de personnes en insertion. « À l’occasion de la collecte, un premier tri est effectué, les vêtements les plus tachés ne sont pas pris. Sans parler des personnes qui y jettent des ordures ménagères… », explique Berkise Grillot, responsable du centre de tri textile.

Les personnes chargées de la collecte remplissent les sacs, chacun pesant entre 8 et 12 kg. Dès qu’une camionnette arrive, les manutentionnaires viennent la décharger et mettre les sacs dans les rolls. Pour faciliter les déplacements, des roulettes plus grosses et de meilleure qualité viennent progressivement remplacer les plus anciennes. Dans un autre bâtiment, Berkise Grillot désigne le stock provenant d’entreprises : « Là, il n’y a pas de tri car tout est neuf,  dans des cartons. On organise le stockage comme dans un entrepôt logistique, géré avec le même logiciel, pour faire monter en compétences les salariés. »

Un peu plus loin, ce qui est rejeté, « les écrémés », finit dans une benne destinée au secteur industriel. Une fois qu’elle est pleine, un opérateur déploie une bâche depuis le sol, grâce à une tige faite maison. « Avant, ils montaient sur la benne pour tirer la bâche, remarque Marjorie Poupet-Renaud. Avec ce dispositif, on évite les chutes de hauteur… il reste malheureusement les bras au-dessus des épaules. »

Direction ensuite l’atelier. Ce vaste bâtiment fait la part belle à l’éclairage naturel, car son toit a été récemment refait. Le sol, lisse, facilite les nombreux déplacements. Au premier tri, les manutentionnaires poussent les rolls remplis de sacs. Les opérateurs ouvrent les sacs et trient sur des tables les vêtements, selon différentes catégories : coton blanc (destiné à l’industrie), écrémés (dès qu’il y a une tache, un accroc…), linge de maison vont dans les bacs face aux trieurs. Derrière eux, ces derniers disposent de caisses pour les vêtements femme, homme et enfant. Des contraintes de port de charges, de tirer/pousser et de distances parcourues ont été mises en évidence lors de l’évaluation des risques.

Trois sortes de tapis antifatigue sont en cours de test. Des réflexions ont été menées, comme l’inclinaison des tables ou la réorganisation de certains postes, mais elles n’ont pu aboutir, car cela créait d’autres contraintes. Un poste d’îlotier – particulièrement important quand tous les manutentionnaires sont occupés à vider les camionnettes – a été créé pour pousser les rolls jusqu’aux postes de tri. « Cela réduit le nombre de personnes qui se déplacent et la quantité de déplacements, souligne Berkise Grillot. Et les opérateurs tournent à ce poste. » D’autres projets plus ambitieux ont été évoqués comme l’achat d’un convoyeur mobile, la motorisation des rolls, mais ils s’avèrent trop onéreux.

Au deuxième tri arrivent les vêtements récupérés du premier tri. Des palettes empilées permettent aux salariés d’avoir les caisses de vêtements à hauteur. Un siège assis-debout est aussi à disposition. Les vêtements sont triés selon 36 catégories : blousons, manteaux, vestes, impers… Ils sont destinés dans leur majorité à l’un des six magasins de l’association, les Bric-à-Brac.

Sabrina, étiqueteuse en main, prépare une commande qui ira à celui d’Oullins. Les vêtements étiquetés sont mis sur des cintres, accrochés à des portants. Les milliers de cintres revenant en vrac des boutiques doivent être triés. « Nous avons essayé de remplacer les cintres à deux pinces (pour les jupes ou pantalons) par des cintres à une pince en bois pour limiter la pince palmaire, mais ils sont plus lourds et encombrants. On va travailler avec notre atelier menuiserie pour créer des supports pour ranger les cintres », explique Daniel Garcia.

Pour améliorer la qualité de vie au travail, l’équipe du centre de tri a aussi créé un jardin potager, propose des séances de musicothérapie pour relaxer un public parfois stressé ou encore des séances avec un kinésithérapeute.

Des places rares

Deuxième site pilote ayant fait l’objet d’un diagnostic des risques professionnels : la halte de nuit, à Lyon. « Ce site est représentatif des hébergements, avec des risques variés », explique Nathalie Odrat, élue CSE et gouvernante aux Grandes Voisines, un autre centre d’accueil. La halte de nuit propose 57 places d’hébergement de nuit, aux hommes isolés, femmes isolées et couples qui arrivent là après avoir appelé le Samu social. Les places étant rares, le passager ne peut rester qu’une nuit tous les quatre jours.

« On accueille de plus en plus de personnes de grand âge et des 18-25 ans, raconte Sophie Heredia, responsable de pôle. On héberge ici des personnes qui n’ont pas trouvé leur place dans la société avec des problèmes d’addiction, de migration, de rupture, des troubles psychiatriques... » Le site comprend des bungalows pour l’hébergement, le stockage, la cuisine et une pièce de vie, ainsi qu’un vaste jardin. « Cet espace est très important, souligne Sophie Heredia. Il permet aux usagers d’être à la fois dedans et dehors. »

Il est 16 h, les passagers commencent à arriver, sachant qu’ils devront être partis le lendemain à 10 h. Badis est le premier. Il est accueilli par Francis Imema, un ancien agent de sécurité de nuit du foyer. Il vérifie que Badis figure bien sur la liste envoyée par le Samu social. Ils échangent quelques mots, puis l’agent d’accueil lui donne la clé de sa chambre, un kit d’hygiène et une serviette de toilette. « Je cherche un logement sur Lyon, explique le jeune homme. Je dors chez des copains, à droite, à gauche, et une fois par semaine environ, je viens ici : c’est propre, on y est bien accueilli et on peut se doucher. »

Bamory Diomande, à l’accueil aussi, est fier d’être installé dans un fauteuil de gamer, « un don, explique-t-il. Mais pas hyper pratique quand il faut se tourner vers le tableau de clés, puis vers le sol pour prendre une serviette dans le bac ». Dans certains bureaux, des aménagements ont été réalisés pour améliorer l’éclairage, mettre des bureaux droits et des écrans déportés, des sièges avec des accoudoirs réglables en hauteur.

Pour réduire les torsions, « on a imaginé mettre les serviettes et kits d’hygiène sur des chariots et les déposer dans les chambres, avant l’arrivée des passagers », explique la responsable du pôle. Pas si simple : des discussions sont en cours pour redéfinir les missions des équipes du matin et du soir.

La halte propose dîner et petit-déjeuner. Les stocks ont été réorganisés « pour les rendre plus accessibles », explique Daniel Garcia. Les repas arrivent de la cuisine centrale et sont réchauffés sur place. La vaisselle est désormais posée sur un chariot, à la bonne hauteur. Un lave-vaisselle, également à hauteur d’homme, a été acquis, et les flux revus.

La population accueillie étant souvent en grande détresse, les agents suivent des formations de sensibilisation aux risques psychosociaux. « Ils peuvent suivre deux jours de formation pour chacune des thématiques suivantes : psychologie de l’exil, conflit et violence, addictions, troubles psychiques, parentalité, et protection de l’enfance, ces deux dernières concernant peu les agents de la halte de nuit, remarque Laurie Perrod, responsable de la halte. On va aussi mieux définir les tâches de chacun, et simplifier certaines missions. » Par exemple celles du poste d’accueil pour réduire le temps d’attente qui peut générer de la tension chez les personnes en attente d’être reçues. Pour rendre ce moment plus supportable en cas d’intempéries, des casquettes vont être ajoutées à des bungalows pour mettre les passagers à l’abri.

Ces risques et bien d’autres ont été identifiés lors du diagnostic. « Nous savons que nous allons déménager au premier semestre 2022, explique Sophie Heredia. Nous avons donc cherché à apporter des corrections aux situations les plus urgentes. Cela nous permet aussi de nous aider à nous projeter dans de futurs locaux et de ne pas reproduire les mêmes erreurs. » « Une chose est sûre, conclut la directrice générale : on ne changera pas nos usagers et on n’aura pas la maîtrise des locaux que la métropole mettra à notre disposition. Cela ne nous simplifie pas la tâche, mais on sait déjà vers quoi on doit tendre. ». 

REPÈRES

> En 2020 :

  • 1 500 places en hébergement
  • 4 400 personnes mises à l’abri
  • 6 200 personnes différentes accompagnées
  • 15 millions d’euros de subventions

Delphine Vaudoux

Haut de page