DOSSIER

© Grégoire Maisonneuve pour l’INRS

Coiffeur, esthéticienne, manucure, tatoueur… la beauté est un secteur qui regroupe une grande variété de métiers. En termes de risques liés au travail, ces professions font face à des problématiques communes : les troubles musculosquelettiques (TMS) en premier lieu, mais aussi l’utilisation de produits chimiques. Pour ces professionnels qui exercent le plus souvent dans des petites entreprises, l’accès à l’information concernant ces risques se révèle être un enjeu majeur.

Depuis plusieurs années, l’Assurance maladie-risques professionnels investit dans la prévention des métiers de la beauté. Mais la typologie des entreprises du secteur (de très petites structures avec peu ou pas de salariés) rend la tâche compliquée.

Depuis plusieurs années, l’Assurance maladie-risques professionnels investit dans la prévention des métiers de la beauté. Mais la typologie des entreprises du secteur (de très petites structures avec peu ou pas de salariés) rend la tâche compliquée.

La coiffure, en France, c’est 97 000 salariés pour 45 000 entreprises (1). Les soins de beauté (soins du visage, des mains et des pieds, de l’embellissement des ongles, soins corporels…) regroupent près de 52 000 salariés pour 60 000 entreprises dont 10 000 autoentrepreneurs (2). Le tatouage emploie de de 4 000 à 5 000 personnes (3). Leur point commun : un indice de fréquence des accidents de travail moins élevé que la moyenne nationale. En revanche, en termes de maladies professionnelles, le taux de reconnaissance, majoritairement des troubles musculosquelettiques (TMS), est aussi important que dans les autres secteurs - voire davantage, dans le cas des coiffeurs. En 2016, ce taux était de 6,39 ‰ chez ces derniers.

L’ensemble de ces métiers, aux activités très variées, constitue la majeure partie du secteur de la beauté. Couper ou teindre des cheveux, tailler une barbe, épiler, maquiller, pratiquer la manucure ou le stylisme ongulaire, dessiner un tatouage ou faire un piercing… Les entreprises du secteur restent majoritairement spécialisées et de petite taille, avec pas ou peu de salariés. Souvent, la prévention des risques professionnels est un sujet bien éloigné des préoccupations principales des acteurs de ces métiers.

Face à ces constats, l’Assurance maladie-risques professionnels et les organisations professionnelles de ces secteurs ne sont pas restées inactives. « Depuis 2013, la Cnam a apporté dix millions d’euros de financement de matériel pour les coiffeurs afin de limiter l’apparition de TMS », souligne Bernard Stalter, président de l’Union nationale des entreprises de coiffure (Unec). Plus de 1 400 salons ont ainsi bénéficié de subventions, dans le cadre d’aides financières simplifiées, pour des fauteuils réglables en hauteur - évitant au coiffeur de se pencher lors de shampoings - des ciseaux ergonomiques et/ou des séchoirs à cheveux légers, limitant le risque de TMS au niveau de l’épaule.

Des allergies plutôt fréquentes

Chez les coiffeurs toujours, les cas d’allergies sont plus fréquents qu’ailleurs : en 2016, la profession regroupait plus d’un eczéma allergique sur quatre et près de 14 % des affections respiratoires (asthmes, rhinites), reconnus comme maladie professionnelle. Les substances en cause se trouvent essentiellement dans les produits de coloration (allergies cutanées) et les poudres de décoloration (allergies respiratoires). « Notre métier prend aujourd’hui davantage en compte la prévention des risques professionnels et les clients contribuent à cette évolution, estime Bernard Stalter. Ils exigent davantage de produits non allergisants, pour eux-mêmes, et les coiffeurs en bénéficient. Les clients apprécient également l’absence d’odeurs fortes dans les salons de coiffure. ll existe aujourd’hui des aspirations adaptées à notre activité. Le choix dans les produits cosmétiques s’est quant à lui élargi : sans ammoniaque, sans formaldéhyde… Nous devons continuer à travailler avec les industriels dans ce sens. »

Les salariés des instituts de beauté et des salons de manucure ne sont pas non plus épargnés par les allergies (majoritairement cutanées dans leur cas). Celles-ci représentaient en 2016 plus du quart des maladies professionnelles reconnues dans ce secteur. Dans les salons de coiffure ou de manucure comme dans les instituts de beauté, éliminer les substances en cause n’est pas chose aisée. D’autant que d’autres composés – irritants, cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques (CMR)… – entrent également dans la composition de certains produits. « La fiche de données de sécurité n’est pas obligatoire pour les cosmétiques », regrette Nicolas Bertrand, expert d’assistance-conseil en risque chimique à l’INRS.

Difficile donc pour le chef d’entreprise de trouver l’information concernant les risques associés à certaines substances, qu’il faut au préalable identifier dans la multitude de composants. « Nous avons le devoir d’informer nos adhérents des risques auxquels eux et leurs salariés sont exposés, ainsi que des mesures de prévention qu’ils peuvent mettre en place, souligne Régine Ferrère, présidente de la Confédération nationale de l’esthétique parfumerie (Cnep), regroupant six organisations patronales du secteur (écoles, instituts de beauté et spas, entreprises de l’embellissement des ongles et du regard…). Ces chefs d’entreprise n’ont pas toujours le temps d’aller chercher l’information, à nous de leur faciliter le travail. »

La Cnep et la Fédération des entreprises de la beauté (Febea), qui regroupe les fabricants de produits cosmétiques français, ont ainsi élaboré ensemble des guides sur les risques professionnels. Le premier identifie les risques associés à chaque type de produits utilisés dans la manucure, les soins des pieds ou la prothésie ongulaire et les mesures de prévention à mettre en place. Le second (4) porte sur les risques professionnels dans les soins de beauté et de bien-être. « Les fabricants de cosmétiques sont très mobilisés sur ces sujets, d’autant que les évolutions des attentes des consommateurs exercent une forme de pression positive », souligne-t-elle.

Des CMR interdits

En termes d’exposition à des produits chimiques qui présentent un risque pour la santé, les soins et la décoration de l’ongle ont été particulièrement montrés du doigt. Si le métier de prothésiste ongulaire n’est pas nouveau, son expansion en France est récente. Un rapport publié en 2017 par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a mis en lumière les risques professionnels liés à ces activités. Ce travail d’expertise a identifié près de 700 substances dans la composition des produits utilisés ou dans les atmosphères de travail, dans 28 salons proposant exclusivement ce type de prestation. Une soixantaine d’entre elles sont jugées « très préoccupantes » par l’Agence, notamment des CMR, des substances sensibilisantes et/ou inscrites sur une liste de perturbateurs endocriniens potentiels (lire l’encadré page précédente).

Le règlement européen régissant les cosmétiques prévoit pourtant que les produits doivent être sans risque pour l’utilisateur final, que ce dernier soit un consommateur ou un professionnel. Il interdit la présence de substances CMR dans les produits cosmétiques. Il existe toutefois des dérogations à cette interdiction, expliquant la présence de CMR dans certains produits mis sur le marché. Afin d’améliorer la protection des salariés vis-à-vis du risque chimique, l’Anses préconise notamment l’utilisation de captage à la source des substances volatiles et des poussières, et le port d’équipements de protection individuelle adaptés (gants résistants aux produits utilisés, à changer fréquemment…).

Également souligné par le rapport de l’Anses : les TMS sont fréquemment diagnostiqués chez les prothésistes ongulaires. On retrouve plus particulièrement des troubles liés à des postures assises prolongées. Des sièges réglables en hauteur et assurant un bon maintien lombaire sont efficaces pour les limiter. Des TMS sont aussi liés aux mouvements répétitifs de la main, du poignet ou de l’avant-bras et peuvent être accentués par les vibrations d’outils, utilisés par exemple pour le polissage de l’ongle. L’utilisation d’appareils légers, avec une prise en main adaptée à la morphologie de l’utilisateur, contribue à réduire ce type de troubles.

Chez les tatoueurs aussi, les TMS commencent à faire couler de l’encre. Une étude publiée en 2017 s’est intéressée pour la première fois à l’état de santé de ces professionnels en France : une majorité d’entre eux se plaignent de douleurs dorsales (5). « Ils sont de plus en plus nombreux à s’équiper en sièges ergonomiques », constate pour sa part Olivier Laïzé, porte-parole du Syndicat national des artistes tatoueurs (Snat). La sensibilisation à ces risques n’est pas encore inscrite au programme de la formation de 21 heures, obligatoire pour pratiquer le tatouage et le piercing depuis 2008. C’est le risque de contamination par piqûre à des agents biologiques (VIH, hépatites…) qui, jusqu’ici, a focalisé l’attention de la profession. « Pour le limiter au moment où il est le plus élevé, c’est-à-dire au moment de jeter l’aiguille, il existe des buses de tatouage munies d’un système d’aiguille rétractable », précise Olivier Laïzé. Il reste encore pas mal de chemin à parcourir, mais la prise de conscience progresse. 

1. Chiffres 2016 Cnam.
2. Chiffres 2017, Insee.
3. Selon le Syndicat national des artistes tatoueurs (Snat).
4. Et : « Évaluation de la sécurité des produits cosmétiques pour les esthéticiennes (instituts, spas) ». 2017. Disponible sur simple demande auprès de la Cnep.
5. National survey of health in the tattoo industry: Observational study of 448 French tattooists. Kluger N. Int J Occup Med Environ Health. 2017.

DES SUBSTANCES PREOCCUPANTES IDENTIFIEES DANS LE RAPPORT DE L’ANSES

Identifiées dans les produits utilisés par les prothésistes ongulaires ou dans leurs atmosphères de travail, une soixantaine de substances sont jugées « très préoccupantes » par l’Anses : (méth)acrylates, phtalates, parabènes, cétones, aldéhydes… Deux composés sont interdits dans les cosmétiques selon le règlement (CE) n°1223/2009 : le phtalate de dibutyle (reprotoxique) et le n-hexane (toxique et reprotoxique). Certaines de ces substances pourraient être remplacées. C’est par exemple le cas du toluène (toxique et reprotoxique), retrouvé dans certains vernis ou du formaldéhyde, présent dans les durcisseurs d’ongles. « Les travaux exposant au formaldéhyde sont classés cancérogènes et sont donc soumis à l’obligation de substitution lorsque celle-ci est possible », souligne Sophie Robert, experte d’assistance médicale à l’INRS.

LES RISQUES PROFESSIONNELS S’INTEGRENT AUX FORMATIONS DE PROTHESISTE ONGULAIRE

« La profession est encore peu encadrée », déplore Isabelle Habay, qui pratique l’activité de prothésiste ongulaire depuis plus de dix ans. Elle a contribué à la création en 2010 du Syndicat national des stylistes ongulaires, qui fait partie de la Cnep. « Beaucoup se forment sur Internet et ne connaissent pas les risques associés à ce métier », regrette-t-elle. Le rapport de l’Anses publié en 2017 souligne en effet que la moitié de ces professionnels reconnaissent ne pas avoir été sensibilisés aux risques spécifiques à leur activité. Un certificat de qualification professionnelle (CQP) « styliste ongulaire » a vu le jour en 2011. Les conditions de travail et de sécurité y sont abordées : l’organisation du travail et la prévention des risques biologiques ou chimiques, l’aménagement des espaces de travail permettant des gestes et des postures adaptés à l’activité… D’autres titres de formation ont été créés par la suite et intègrentpour certains la prévention des risques professionnels.

UN REFERENTIEL DE PENIBILITE AUX RISQUES PROFESSIONNELS EN COURS DANS LA BRANCHE METIERS DE L’ESTHETIQUE

La Commission mixte paritaire des métiers de l’esthétique a engagé une mission d’expertise afin d’apporter un appui méthodologique à l’élaboration du référentiel de branche métiers de l’esthétique. 23 tâches ont ainsi été étudiées et expertisées. Au final, aucune tâche ne dépasse les seuils d’exposition aux facteurs de pénibilité, dans un contexte d’organisation standard, incluant une alternance des tâches effectuées et un respect des rythmes de travail. Un référentiel d’exposition à certains facteurs de risques professionnels des métiers de l’esthétique a donc été élaboré pour permettre aux chefs d’entreprise d’avoir un support qui les aide à identifier ces risques et de mettre en place les procédures pour les diminuer et les prévenir. Il est en cours de validation par le ministère du Travail.

Katia Delaval

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