DOSSIER

Réalité virtuelle, réalité augmentée, robotique collaborative (exosquelettes, cobots…), serious games, objets connectés, etc. À l’heure du tout-numérique, quels sont les bénéfices mais aussi les risques émergents lorsque ces nouvelles technologies sont mises en œuvre pour prévenir les risques professionnels ?

© Stéphane Kiehl pour l’INRS

© Stéphane Kiehl pour l’INRS

Avec l’avènement du numérique et des nouvelles technologies, le monde du travail traverse une mutation durable. L’illustration la plus concrète en est sans doute le concept d’industrie 4.0 : développé en Allemagne, il traduit la probable 4e révolution industrielle que traverse actuellement le monde du travail, après la mécanisation au XVIIIe siècle, l’électricité au XIXe et l’automatisation au XXe. Aujourd’hui, les métiers se modifient, les modes de production changent, les organisations du travail se transforment… Mais dans cet environnement en mouvement, qu’en est-il de la prévention des risques professionnels?

En contribuant à optimiser l’ergonomie, en réduisant les charges physiques, en fluidifiant l’organisation et les conditions de travail ou en apportant une nouvelle approche dans les formations, les nouvelles technologies et le numérique ont un rôle certain à jouer dans la gestion de la prévention des risques professionnels. Mais ils entraînent également une multitude de questions et de préoccupations qui se font de plus en plus jour. Entre organisations du travail innovantes et outils et équipements novateurs, apparaissent des façons inédites d’aborder et de traiter toutes sortes de problématiques : augmentation de la productivité, réduction de l’absentéisme, amélioration de la qualité… Autant de nouvelles manières de travailler susceptibles de générer d’autres risques professionnels.

Ergoconception et réalité virtuelle

Les transformations se font tous azimuts. « De plus en plus d’objets connectés se rencontrent dans le milieu professionnel, constate Jacques Marsot, pilote de la thématique Conception des équipements, des situations et des lieux de travail à l’INRS. Leur rôle porte en premier lieu sur la qualité, la productivité, l’organisation. Et comme ces objets enregistrent énormément de données, pourquoi ne pas les exploiter à des fins de prévention des risques ? Ces nouvelles approches ne sont-elles pas une opportunité pour la santé au travail ? », interroge-t-il. Les attentes du marché sont réelles, les solutions émergentes multiples. Parmi ces nouvelles technologies, la réalité virtuelle (RV) connaît un essor sans précédent.

REPÈRES

« TIC et objets connectés : quels enjeux de santé au travail ?»
À lire dans Hygiène & Sécurité du travail n° 244, juillet- août-septembre 2016.

« La réalité virtuelle sert à travailler sur des choses qui n’existent pas encore, observe Sébastien Kuntz, directeur de l’entreprise Middle VR qui développe des applications de RV. On observe une vraie démocratisation de ces outils. Le coût du matériel était encore récemment un frein. De fait, les possibilités restaient relativement confidentielles. L’apparition des casques de réalité virtuelle rend l’activité plus accessible et tend à mettre en contact des personnes dans des secteurs de plus en plus nombreux. La prévention des risques peut logiquement en bénéficier. »

En particulier à la conception de nouveaux postes de travail, où les défauts peuvent être identifiés avant la construction du poste et limiter ainsi les modifications ultérieures. « Les choses changent, les applications de RV évoluent grandement, confirme Alexandre Bouchet, responsable technique et scientifique au centre d’innovation en réalité virtuelle Clarté, à Laval (lire l’interview d’Alexandra Bouchet). C’est moins coûteux, moins encombrant, d’usage plus simple. On devrait rapidement aller vers un déploiement massif pour l’ergo-conception par exemple. Et la formation est un autre domaine où vont rapidement se développer des applications de RV, que ce soit sur l’apprentissage de gestes techniques, le pilotage d’équipements, l’organisation d’une équipe, tous types de facteurs organisationnels dans une entreprise. »

Conception et formation

En tant qu’outil de formation, la RV immerge des salariés dans des situations inédites sans les exposer aux risques et sans mobiliser les installations réelles. Un des effets très bénéfiques d’un tel outil se traduit par l’implication des collaborateurs qui testent, donnent leur avis, s’approprient les projets et sont associés aux choix. Cela joue sur l’acceptation et l’ambiance de travail, et encourage le dialogue entre les différents acteurs : opérateurs, concepteurs, préventeurs… « Malgré les avancées techniques de ces dernières années, il subsiste toujours un écart entre le virtuel et le réel, par exemple en matière de retour d’efforts, souligne Jacques Marsot. Il faut en tenir compte, tant pour la conception des postes que pour les formations. »

INTERVIEW

« Notre première expérience de réalité virtuelle appliquée à la santé au travail date de 2008. Le projet s’était noué avec des partenaires de l’industrie automobile. À l’époque, notre motivation était d’utiliser la RV pour améliorer l’ergonomie de certains postes de travail dès la conception. Grâce à des capteurs de mouvements, on réalisait une analyse en temps réel des postures des opérateurs face à un équipement virtuel figurant leur futur poste de travail. Actuellement, nous collaborons à un projet pour la formation au pilotage d’une ligne de production, qui englobe la sécurité, la maintenance, le process. Les entreprises nous sollicitent désormais pour être accompagnées sous forme de conseils et audits pour inclure ces nouvelles technologies dans leur activité, ou nous consultent sur des projets ambitieux pour faire progresser l’état de l’art technologique. »

« La RV sert à confirmer un mouvement de référence, un geste prescrit, complète Jonathan Savin, responsable d’études à l’INRS. Or un geste n’est jamais constamment le même, selon les personnes, l’heure de la journée, etc. Il est donc nécessaire de sensibiliser les concepteurs au fait que cette variabilité se rencontre inévitablement. C’est pourquoi nous travaillons sur des humains virtuels pour simuler la variabilité autour du mouvement prescrit, par exemple liée à la fatigue musculaire. »

Les serious games, ces « jeux sérieux » dont la mission est de faire passer des messages de façon ludique, proposent également une autre approche dans les outils de formation. Autre technologie présentant une nouvelle offre, la réalité augmentée. Elle consiste à modifier la façon d’aborder le travail en apportant plus d’informations, via différents supports (lunettes, tablettes, smartphones…). Une personne sur le terrain peut par exemple résoudre un problème en se faisant aider à distance par un expert qui, ayant sous les yeux les éléments pour analyser en direct une situation donnée, saura l’orienter et la guider dans ses gestes. Des applications commencent à voir le jour dans le BTP par exemple. Mais à l’ère de l’hyperconnexion et de la surinformation, la question de la charge mentale découlant d’un flux d’informations supplémentaire à gérer est à prendre en compte.

Du côté des nouvelles technologies d’assistance physique, les exosquelettes représentent un autre angle prometteur pour soulager les salariés de certains efforts physiques ou de tâches pénibles ou répétitives. Là aussi, leurs atouts doivent être modérés par des limites dont il faut avoir conscience, à commencer par l’acceptation de ces innovations dans le travail. À l’image de toutes ces nouveautés qui déferlent dans notre quotidien, pour la prévention, les nouvelles technologies présentent beaucoup d’opportunités mais également des risques, selon l’utilisation qui en est faite. Les bénéfices reposent sur la façon dont elles seront gérées. 

INTERVIEW

Bruno Arnaldi, professeur à l’Insa de Rennes, directeur adjoint de l’Irisa

« L’ergonomie des postes de travail est un des grands sujets de recherche en réalité virtuelle. On se positionne ainsi en amont des besoins de l’industrie, mais aussi d’autres secteurs. Un travail est par exemple en cours avec des infirmières de bloc opératoire en neurochirurgie. On peut avoir jusqu’à douze personnes simultanément au bloc. Comment gérer la complexité des situations et les obtenir à une échelle réaliste, apprendre au personnel à s’adapter à des agencements et des organisations différentes ? La RV permet de simuler une multitude de scénarios fidèles à la diversité des situations que l’on peut rencontrer dans la réalité. À partir des scénarios générés, on observe tout ce qui se passe au bloc, les gestes, les réactions, etc. On est davantage dans la formation aux gestes et à la sécurité du patient que dans de la prévention pure, même si une bonne organisation contribue à réduire la charge mentale et le stress. »

Céline Ravallec

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