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Faire travailler des personnes en situation de handicap dans de bonnes conditions. C’est le défi qu’a su relever Lorraine Ateliers en faisant appel à de nombreuses compétences, tant internes qu’externes.

Ici, une cheminée à l’arrêt, là des bâtiments abandonnés… Depuis les bureaux de Lorraine Ateliers, à Rombas, en Moselle, on a vue sur les anciennes usines sidérurgiques auxquelles l’histoire de cette entreprise est intimement liée. Elle a en effet été créée, sous l’impulsion de l’Association lorraine pour la réadaptation, il y a vingt ans, pour « reclasser les salariés abîmés de la sidérurgie », explique sa directrice opérationnelle, Sylvie Robert.

Il y a seulement trois ans qu’elle n’accueille plus d’anciens de la sidérurgie. Lorraine Ateliers, qui emploie 86 personnes, est une entreprise adaptée, qui est devenue, en juillet 2014, une Scop (société coopérative participative). Emmenée par sa nouvelle et dynamique directrice, elle a sorti la tête de l’eau. Avec, ici plus qu’ailleurs, un mot d’ordre : c’est le poste qui s’adapte à l’homme.

« Nous employons à 83 % des personnes handicapées. Les handicaps peuvent être physiques de naissance, ou des séquelles d’accidents de la vie. Ils peuvent relever de la déficience intellectuelle ou de maladies graves », explique Sylvie Robert. Avant toute prise de poste, le futur embauché passe une visite médicale avec le médecin du travail qui revient alors vers la directrice pour lui expliquer les restrictions à prendre en compte et l’adaptation nécessaire au poste. « Nous privilégions les recrutements de personnes handicapées, poursuit la directrice. Mais je m’interdis de leur demander la nature de leur handicap lors de l’entretien de recrutement. »

Lorraine Ateliers comprend plusieurs activités : mécanique générale, traitement de déchets d’équipement électrique et électronique (DEEE), aéronautique, nettoyage de locaux et espaces verts. Les trois premières ont fait l’objet d’un travail pluridisciplinaire, avec la Carsat Alsace-Moselle, le Centre interrégional de mesures physiques de l’Est et le service de santé au travail, afin d’améliorer les conditions de travail des salariés. En s’inspirant parfois de la méthode lean, pour rationaliser le travail. « Je pense que le fait d’être en Scop a aussi une incidence directe sur le soin que chacun apporte à son outil de travail… car nous en sommes tous propriétaires, quelque part », précise Pascal Simon, responsable du secteur aéronautique.

Un million de compteurs

À une extrémité du très vaste bâtiment qui date du début du siècle dernier, a été installé l’atelier DEEE. On y démonte les anciens compteurs électriques qui ont été remplacés par les « Linky ». « Nous avons remporté tout le marché de la Lorraine », relate Mounir Lhadaoui, responsable de cet atelier. Ce qui représente un million de compteurs à traiter sur six années, soit quatre à dix tonnes de compteurs par mois. Le plan de circulation, intérieur comme extérieur, a été entièrement revu avec le CHSCT accompagné par la Carsat Alsace-Moselle. Et c’est Sébastien Christ, chargé de mission HSE, qui a porté le projet du marquage au sol et des panneaux signalétiques.

Le poste de démantèlement a été repensé, avec les salariés. Alors que, auparavant, ils étaient positionnés en ligne et ne travaillaient que sur une partie du compteur, les opérateurs sont maintenant installés face à face, pour faciliter l’entraide et bénéficier du tout nouvel éclairage. Tous les opérateurs sont équipés de gants et lunettes de protection. La majeure partie de l’outillage est désormais pneumatique, mais l’utilisation du marteau n’a cependant pas pu être supprimée. « Le travail a été réalisé avec deux ergonomes, un stagiaire et Jean-Pierre Brion de l’AST Lor’n, notre service de santé au travail, indique la directrice. On a fait participer les salariés : ce sont eux qui connaissent le mieux leur poste. »

Un convoyeur central alimente les quatre postes, et des bacs, sur roulettes, ont été acquis pour faciliter le tri entre la bakélite, le laiton, le fer, l’aluminium, le plastique, le cuivre… De nouveaux sièges, assis-debout, totalement réglables pour s’adapter aux différentes morphologies ou handicaps, ont été mis à la disposition de chacun. Enfin, un chariot automoteur à retournement permet de basculer sans manutention manuelle les bacs dans les bennes. 350 à 400 compteurs sont démantelés par jour, et par équipe.

Dans ce même bâtiment se situe l’atelier mécanique qui comprend le tournage, le fraisage et la mécano-soudure. C’est essentiellement sur ce dernier poste qu’ont porté les efforts de prévention cette dernière année. « Avant, c’est bien simple, on ne voyait rien dans l’atelier, à cause des poussières et des fumées, se souvient Marcel Schmitt, responsable d’atelier. Une étude ergonomique a été menée avec le service de santé au travail. Le résultat ? Il se voit… ou plutôt, il permet de se voir ! Et nous n’avons plus les narines encrassées en fin de journée. »

Une table aspirante pour les opérations de meulage a été achetée… Les pièces qui arrivent étant souvent grasses, elle permet d’aspirer fumées et poussières. Après une étude préalable réalisée par la Carsat Alsace-Moselle et le service de santé au travail, plusieurs fournisseurs ont fait des propositions. Et c’est le CHSCT, Sébastien Christ et les personnes de l’atelier qui ont eu le dernier mot dans le choix des matériels. Ils ont opté pour une table à dosseret aspirant équipé d’une casquette et d’un éclairage spécifique, pouvant aspirer jusqu’à 1 m/s.

Fini le « sable noir »

Les deux nouveaux postes de soudure ont été installés en début de semaine : l’éclairage a été repensé et une bonne partie des travaux a été réalisée en interne. « Nous avons souhaité que Lorraine Ateliers se dote de torches aspirantes, mais leur poids posait problème », explique Patrice Nicolaï, contrôleur de sécurité à la Carsat Alsace-Moselle. « Le but n’est pas de supprimer un risque pour en créer un autre, complète le chargé de mission HSE. Ce sont les utilisateurs qui ont choisi les modèles de torches et de masques. Par ailleurs, après plusieurs essais, nous avons décidé de mettre au sol l’enrouleur de bobine de métal d’apport du poste de soudure, car il nous créait trop de contraintes, et d’adjoindre des équilibreurs à la potence pour réduire les sollicitations au niveau du poignet du soudeur. »

Dernier secteur : l’aéronautique, située dans un autre bâtiment. On y découpe, peint et assemble des postes de pilotage d’A330 et des pièces diverses (capot avant-arrière, passerelle, revêtement...) d’hélicoptères de combat NH 90. « Avant, je traversais le bâtiment en disant bonjour, sans m’arrêter vraiment. Les gens étaient noirs, comme s’ils étaient descendus dans la mine », insiste Sylvie Robert. « En fin de journée, au sol, il y avait comme du sable noir… dans lequel on marchait », poursuit un opérateur. Difficile de se projeter dans cette ambiance, tant l’intérieur est aujourd’hui immaculé, du sol aux murs. « Nous sommes partis d’une expertise lean, remarque Sylvie Robert. Cela nous a permis de faire, dans un premier temps, un grand nettoyage. »

« Nous étions constamment en flux tendu, précise Pascal Simon. On travaillait dans l’urgence, sans véritable organisation, ni système d’aspiration. Le stress était permanent. » Un diagnostic RPS est établi, par le service de santé au travail et un organisme extérieur, à partir d’entretiens et de constats de terrain. Un important travail de réflexion est mené sur l’organisation, les temps de travail, les goulots d’étranglement. « On ne savait pas, par exemple, combien de temps il fallait pour faire une pièce… », explique une opératrice. Pour le savoir, chacun a accepté de se chronométrer, pour partir sur des bases communes et chiffrées.

Une fois les problèmes identifiés, l’ensemble de l’atelier a été réorganisé, depuis la disposition des outils, jusqu’au contrôle qualité en passant par les postes d’assemblages… afin de ranger, mettre à la bonne hauteur et dans le bon ordre, en fonction des besoins. L’assemblage des boîtes confiées pour une cabine de pilotage A330 nécessite une vingtaine de pièces différentes. « Un vrai puzzle, il est donc important que les pièces soient identifiées, rangées et facilement accessibles », explique Pascal Simon.

Pour limiter les poussières dues au ponçage et à l’ébavurage des pièces en composite, ces opérations sont réalisées dans une cabine ouverte à flux horizontal. « Les vitesses d’air mesurées y sont toutes supérieures à 0,4 m/s, et généralement très supérieures à 0,5 m/s », précise le contrôleur de sécurité. Une toxicologue de l’AST Lor’n est également intervenue pour réaliser une analyse de la toxicité des mastics et colles d’assemblages. « Nous avons fait le choix de gants très fins, en nitryle, pour maintenir une certaine dextérité, explique Pascal Simon. C’est très important dans nos métiers. »

Un box de préparation de peinture, comportant deux petites hottes à ventilation horizontale et une machine de nettoyage des pistolets ventilée, permet de travailler en sécurité. Les deux cabines de peinture, existantes, n’ont pas été modifiées. Cependant, afin de faciliter le changement de filtres et donc le soulèvement des plaques de caillebotis pesant près de 25 kg, un outil a été pensé par l’ergonome de l’AST Lor’n et réalisé en interne pour les déplacer plus facilement. Dernier point, l’éclairage est désormais d’intensité variable.

Dans un autre bâtiment, d’énormes pièces, pouvant avoisiner les 15 m3, doivent être déplacées, afin d’être détourées. Elles sont posées sur des gabarits. « C’est assez remarquable car ces gabarits ont été conçus et réalisés en interne, souligne Patrice Nicolaï. Les opérateurs n’ont plus besoin de monter sur des caisses comme avant pour intervenir. Tout se fait désormais à hauteur d’homme, dans une cabine d’aspiration à flux horizontal. »

Quatre ans après l’arrivée de Sylvie Robert et la transformation en Scop, les résultats sont visibles. La directrice ne regrette rien, surtout pas d’avoir contacté à son arrivée la Carsat, l’inspection du travail et le service de santé au travail pour entreprendre ensemble un travail pluridisciplinaire. Qui n’est pas resté un vain mot.

DOCTEUR ANNICK VITOUX-MICHEL, MÉDECIN DU TRAVAIL

« Lorsque Sylvie Robert est arrivée à la tête de Lorraine Ateliers, elle s’est rapprochée du service de santé au travail, avec une vraie volonté de travailler avec nous. Ça n’est pas si fréquent. Nous avons réalisé un diagnostic avec l’ensemble des ressources disponibles au sein de notre service : toxicologue, technicienne de prévention, ergonome, infirmière du travail… afin de faire des propositions, avec la Carsat. Beaucoup de choses ont pu être faites en interne. Mais parfois, nos demandes de modifications de matériel ou de process étaient compliquées car le matériel n’appartient pas toujours à Lorraine Ateliers. Il a fallu tenir compte de ce genre de contraintes, mais aussi des handicaps des personnes qui travaillent dans cette scop. »

Delphine Vaudoux

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