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Spécialisé dans la restauration d’art et la décoration d’intérieur, l’Atelier Tollis navigue en permanence entre tradition et innovation. Sur la question des risques professionnels, son gérant a su impulser ces dernières années une culture sécurité qui s’est progressivement diffusée à l’ensemble des salariés, aujourd’hui tous sensibilisés à ces questions.

La cathédrale de Rouen, le pont Alexandre III à Paris, l’ancien hôpital du Val-de-Grâce, l’église Saint-Joseph de Roubaix, la basilique de Vézelay… Ces monuments historiques sont quelques-uns des prestigieux chantiers de restauration sur lesquels les compagnons de l’Atelier Tollis sont intervenus ou interviennent actuellement. Spécialisée dans la restauration d’art et la décoration d’intérieur, l’entreprise, basée à Chevilly-Larue, dans le Val-de-Marne, fait appel à des métiers très divers pour réaliser ses prestations : sculpteurs, peintres, décorateurs, doreurs, ornemanistes...

L’entreprise compte une cinquantaine de salariés, dont la moitié de compagnons. Elle réalise également des éléments de décoration d’intérieur haut de gamme (boutique Cartier à Dubaï, boutique Dior à Hong Kong…), qui prennent vie dans son atelier. Les matériaux travaillés sont par conséquent extrêmement variés dans ces deux univers : pierres (grès, calcaires, granites, marbres), gypse, silicone, bois, résine, métal, staff, stuc…

En cette fin de mois de juin 2020, une partie de l’équipe intervient au musée du Louvre sur la façade de la grande galerie du bord de l’eau, côté quai de Seine. Construite sous Henri IV, cette façade fait l’objet d’un programme de nettoyage et de déplombage, puis de restauration. La première mission des trois compagnons affectés ici est de nettoyer la surface, noircie au fil des années par la pollution. Ils interviennent depuis deux plates-formes élévatrices bi-mât de 20 mètres de long, recouvertes d'une bâche, qui évoluent verticalement à l’avancement du chantier. La portion de la façade sur laquelle ils travaillent présente temporairement une coloration verte. Cette couleur résulte du procédé employé par l’entreprise pour réaliser le nettoyage.

« Le projet de nettoyage et de déplombage de la façade Henri IV a fait l’objet d’un appel d’offres, explique Luc Pelletier, gérant de l’Atelier Tollis. Chaque entreprise a soumis sa méthode. C’est un procédé que nous avons développé nous-mêmes qui a été retenu. » Il s’agit d’un cataplasme composé de deux argiles qui est appliqué sur les surfaces à nettoyer. Pulvérisé à l’aide d’un pistolet sous pression, il sèche en quelques heures. Après une ou deux journées, il se décolle sous forme de « chips ». Retirées manuellement par les trois compagnons, ces chips absorbent toutes les particules de pollution, dont le plomb, qui se sont accumulées sur la pierre au fil des années. Le calcaire (de Saint-Maximin, de Saint-Leu et de Saint-Pierre-Aigle) ici présent retrouve alors une nouvelle jeunesse.

« Ce procédé est très respectueux du support sur lequel il est projeté. De plus, il n’émet pas de plomb dans l’environnement de travail, souligne Antoine Duvivier, restaurateur de sculpture et chef de ce chantier. Des mesures d’empoussièrement ont déjà été réalisées sur nous et de nouvelles sont en cours pour valider le procédé. » Car, pour l’heure, ils doivent s’équiper comme sur un chantier de retrait de plomb classique, avec combinaison étanche, masques à ventilation assistée et passage par un sas de douches à la fin de chaque vacation. Une contrainte lourde, en particulier lorsque les températures extérieures sont caniculaires comme en ce début d’été. Les volumes de déchets à traiter, donc les manutentions, sont également réduits avec cette technique.

Une culture sécurité commune

Le développement et la mise au point de ce procédé illustrent les préoccupations de l’entreprise, qui réfléchit sans cesse à améliorer les conditions de ses interventions, pour préserver à la fois les œuvres d’art et les personnes. « De la contrainte naît la solution pratique, c’est ainsi que l’on progresse, résume Luc Pelletier. Tout ce qu’il ne faut pas faire, je l’ai fait dans ma carrière, reconnaît-il. J’ai failli tomber dans la Seine lors d’un transfert de la Statue de la Liberté de Grenelle, je suis resté accroché 4 heures à une colonne d’église sur une restauration… mais tout ça c’est de l’histoire ancienne. » Depuis environ cinq ans, sous son impulsion, l’entreprise s’est attelée à penser son activité pour que chacun travaille dans les meilleures conditions possibles.

L’élément déclencheur a été la survenue d’un accident mortel chez un confrère et une rencontre concomitante avec Grégory Cuquemel, conseiller en prévention à l’agence Île-de-France de l’OPPBTP. « Avec Luc Pelletier, nous nous sommes rapidement compris, remarque ce dernier. Grâce à son engagement, la démarche de prévention menée avec notre accompagnement a rapidement permis de sensibiliser chacun dans l’entreprise. » Désireux de ne pas considérer séparément les métiers, ils ont décidé d’opter pour une démarche commune à l’ensemble des corps d’état. L’encadrement a été formé aux risques généraux du BTP. Un diagnostic sur l’engagement en matière de prévention, comprenant 25 questions, a été réalisé auprès d’une douzaine de personnes en interne par l’OPPBTP.

La perception du risque a également été prise en compte, afin que chacun soit capable d’identifier des risques auxquels il peut se trouver confronté, par exemple en cas de changement de procédure ou de modification imprévue de l’environnement de travail. Chacun doit ainsi pouvoir signaler un problème ou prendre une initiative si un problème, en rapport avec la sécurité, se présente. « Je suis sujet au vertige, illustre Didier Mattard, sculpteur sur pierre. Si je ne me sens pas à l’aise sur un chantier, c’est qu’il y a un problème sur l’instal-lation. » Une culture sécurité s’est donc progressivement développée, en sensibilisant chacun.e aux risques de son activité.

Savoir identifier les risques

Avec ces métiers variés, réalisés dans des environnements de travail toujours nouveaux, la politique de prévention de l’entreprise s’est en premier lieu orientée vers des sujets communs à tous les métiers : chutes de hauteur, manutentions et accueil des personnels sur les sites. « En matière de chute de hauteur, une vraie réflexion devait être menée sur le travail sur échafaudages », remarque Grégory Cuquemel. Les salariés ont suivi une formation spécifique sur les règles d’installation et de fonctionnement des échafaudages, en insistant sur l’aspect sécurité. Ils ont été formés au montage-démontage des échafaudages de pied, à leur modification. Ils ont ainsi appris à les aménager pour travailler en étant installés à la bonne hauteur.

Cela s’illustre sur un autre chantier de restauration sur lequel l’Atelier Tollis intervient également, celui de la chapelle royale de Versailles. Cette chapelle palatine, construite entre 1699 et 1710, fait actuellement l’objet d’une rénovation de fond, la deuxième plus importante de son histoire, portant sur la toiture, la charpente, les vitraux, la façade, etc. Angelo Bape, autre sculpteur sur pierre de l’entreprise, travaille sur des bas-reliefs et de monumentales statues d’apôtres nécessitant des restaurations partielles. « Les échafaudages sont suffisamment larges pour avoir une zone de travail et de circulation confortables », explique‑t-il.

À certains endroits, les échafaudages ont été mis à hauteur pour les sculpteurs, avec installation d’un plancher étanche anti-gravats, pour éviter les projections en contrebas. Le sculpteur peut ainsi, avec l’aide d’un appareil de mise au point – ou pantographe des sculpteurs – réaliser dans de bonnes conditions son travail de « sculpteur copiste », entre le moulage qui lui sert de modèle et l’œuvre authentique à retravailler. « Ici, c’est agréable, et l’accès par des escaliers est un vrai confort », poursuit Angelo Bape.

En matière de manutentions, l’activité de l’entreprise nécessite de fréquents ports de charges. Au sein de ses locaux, l’atelier est équipé d’un pont roulant pour faciliter les manutentions, ainsi que d’un chariot élévateur. Les postures de travail y sont également prises en compte. Une réflexion est actuellement menée pour aménager une table élévatrice entre 75 et 90 cm avec vérins, afin d’ajuster les hauteurs de travail en fonction de la taille des moules et de celle des compagnons. Lorsqu’ils sont en atelier, les sculpteurs utilisent ponctuellement des sellettes ajustables pour adapter leur hauteur de travail. Enfin, pour les phases de découpe ou de ponçage de pierres, une cabine d’aspiration avec double système d’abattement des poussières, incluant un mur d’eau, est à disposition. « Si on ne l’avait pas, l’atelier serait totalement envahi par les poussières », témoigne encore Didier Mattard.

En veille permanente

Les équipements font aussi l’objet d’innovations et de recherches permanentes. L’atelier a un projet d’acquisition d’une hotte de 5 m2 pour les interventions sur résine époxy. Des essais pour trouver des solutions alternatives à l’emploi de produits biocides, notamment les ammoniums quaternaires, sont aussi menés : toujours à l’atelier, une cabine de rayons UV-C, efficaces pour tuer les micro-organismes incrustés sur certaines pierres, mais dangereux pour la santé humaine, a fait l’objet de tests dans une « sur-boîte », pour en assurer l’étanchéité. Pour les mêmes opérations à mener directement sur sites, l’entreprise envisage l’emploi d’huiles essentielles.

Faire accepter ces changements de culture et de pratiques n’est pas toujours aisé. Il est nécessaire de répéter les messages, de les faire passer par différentes voies. C’est pourquoi l’entreprise a également décidé d’organiser systématiquement un accueil sur les chantiers. Tollis fait régulièrement appel à une trentaine d’intérimaires : « Ils connaissent bien le métier mais pas forcément les chantiers où ils sont amenés à intervenir », souligne Luc Pelletier. C’est notamment pour eux que cette préoccupation s’est avérée importante, afin qu’ils maîtrisent rapidement leur environ-nement de travail.

Au fur et à mesure, les autres risques professionnels rencontrés dans l’activité font l’objet de réflexions pour améliorer la sécurité : le risque électrique, le risque chimique, l’éclairage des chantiers... En particulier sur les chantiers de restauration de peintures, l’entreprise opte de plus en plus pour des systèmes d’éclairage par rubans led, plutôt que des halogènes. « On observe une véritable prise de conscience des risques par les opérateurs depuis environ deux ans », se réjouit Grégory Cuquemel. D’ ailleurs, depuis deux ans, l’entreprise n’a recensé aucun accident du travail.

Désormais mature et autonome sur ces questions de santé et sécurité au travail, elle poursuit aujourd’hui seule sa démarche, toujours à l’affût des nouveautés à la fois matérielles ou en termes d’organisation, pour contribuer à une amélioration continue des conditions de travail. 

Céline Ravallec

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