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Ehpad

Quand l'amélioration des conditions de travail devient un projet collectif

Depuis 2017, l’Ehpad Village Terre-Nègre, à Bordeaux, déploie un programme d’amélioration des conditions de travail et de réduction de l’usure professionnelle. Plutôt destiné au personnel soignant au départ, il a, depuis, été étendu à l’ensemble des salariés, de la lingerie, à la pharmacie en passant par les espaces verts.

8 minutes de lecture
Lucien Fauvernier - 30/01/2026
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Difficile, lorsque l’on passe les larges portes du « pavillon Pelleport », de s’imaginer entrer dans une salle de restauration d’un établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) : larges baies vitrées assurant une lumière naturelle avec vue sur un parc arboré, intérieur à l’ambiance feutrée, décoration soignée… Seuls l’âge des résidents attablés ce midi pour le déjeuner et la présence d’un personnel en blouse blanche circulant entre les tables, rappellent que nous sommes bien dans les locaux de l’Ehpad Village Terre-Nègre à Bordeaux, en Gironde.

Cette maison de retraite médicalisée peut accueillir plus de 400 résidents, ce qui en fait un des établissements les plus importants de France : « Une structure où rien ne peut être laissé au hasard, explique son directeur Emmanuel Chignon. De la restauration à la logistique du linge, par exemple, c’est un défi quotidien pour les équipes d’orchestrer toute cette intendance. C’est pourquoi elles ont besoin d’être soutenues au maximum et de pouvoir s’appuyer sur des conditions de travail optimales. »

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Les Rendez-vous de Travail & Sécurité
Améliorer les conditions de travail en Ehpad

La rédaction de la revue Travail & Sécurité vous propose une table ronde en ligne sur le thème « Améliorer les conditions de travail en Ehpad ».

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Améliorer les conditions de travail en Ehpad

La rédaction de la revue Travail & Sécurité vous propose une table ronde en ligne sur le thème « Améliorer les conditions de travail en Ehpad ».

C’est dans cette optique qu’il a, dès sa prise de poste en 2017 1, déployé un ambitieux programme de prévention des risques professionnels. « Il y avait à l’époque urgence à répondre aux difficultés quotidiennes des soignants. Rapidement, les autres professionnels travaillant dans l’établissement ont souhaité pouvoir profiter également de cette dynamique. »

Pour mener à bien cette démarche globale, la direction de l’établissement s’est appuyée sur les remontées de terrain, notamment des instances représentatives du personnel, ce qui a amené à une réorientation progressive des investissements pour l’amélioration des conditions de travail : si, à l’origine, l’intégralité des efforts financiers était dédiée aux soignants, ils sont désormais proches d’une répartition à égalité entre soignants et non-soignants.

Restauration collective : réduire le bruit, les TMS et la charge mentale

Dans la grande salle de restauration, Denise Baradji, cadre de santé, veille au bon déroulé du déjeuner des résidents à l’aide d’un grand écran suspendu au-dessus du comptoir. « Ce plan de table numérique est une vraie merveille. Avant, les équipes devaient tout faire à la main avec des petites étiquettes pour indiquer si tel ou tel résident était absent, si untel avait des besoins spécifiques, c’était un vrai casse-tête. Ici, tout est centralisé : on retrouve pour chaque résident une fiche qui indique ses traitements, préférences alimentaires, etc. En cas d’absence, les repas sont automatiquement annulés ce qui évite le gâchis. Finie la surcharge mentale ! »

Alors que les assiettes sont envoyées en salle en continu, Benoît Gausseran, infirmier, se présente pour assurer la distribution des médicaments, équipé d’un chariot roulant motorisé flambant neuf : « Cela va faire un an que je l’ai, ça me facilite la vie. Auparavant, c’était un chariot classique que je devais tirer et pousser, c’était physiquement éprouvant. » Un équipement qui diminue le risque de troubles musculosquelettiques (TMS) mais qui, en plus, assure une sécurité optimale dans la distribution des médicaments : une tablette permet à l’infirmier de vérifier les prescriptions de chaque patient, un volet sécurisé escamotable vient interdire l’accès aux médicaments lorsque ce dernier est auprès des résidents…

Le repas se poursuit et les premières assiettes sont débarrassées, pourtant, aucun bruit de céramique ne vient troubler la quiétude des lieux. « Nous avons récemment déployé une nouvelle vaisselle innovante, silencieuse, antidérapante et légère. C’est un vrai gain en termes de confort sonore durant les repas », explique Emmanuel Chignon.

Un investissement salué par Mathieu Le Lostec, contrôleur au Centre interrégional de mesures physiques (CIMP) de la Carsat Centre-Ouest : « Cette vaisselle permet une vraie diminution du bruit dans les espaces de restauration collective. Le bruit de choc entre les assiettes est réduit de 16 décibels, soit une diminution de 85 %. Si on la trouve de plus en plus au sein d’établissements publics, son déploiement dans un Ehpad privé est une démarche de prévention novatrice exemplaire. »

Espaces verts, lingerie, pharmacie : des solutions adaptées à chaque métier

L’adoption de cette nouvelle vaisselle a été suivie de près par Rémi Falgon, le responsable hôtelier. Celui-ci a réalisé un travail de pédagogie auprès des résidents en rassurant sur le fait que la quantité de nourriture ne changerait pas alors que les nouvelles assiettes sont légèrement plus petites que les anciennes. Il est également allé voir les équipes chargées du débarrassage et du nettoyage de la vaisselle afin de vérifier qu’elles en étaient satisfaites : « Globalement, tout le monde y trouve son compte. Le bruit est réduit en salle mais aussi au niveau de la plonge : les équipes apprécient le silence lorsqu’ils charrient les assiettes dans les chariots et lors de la pose et dépose dans le tunnel de lavage. »

L'EFFET PRÉVENTION

En matière de prévention des risques professionnels, le partage des bonnes pratiques renforce leur portée, leur efficacité et leur valorisation. Pour faciliter ces échanges, la CARSAT Aquitaine a développé l'Effet prévention, un outil qui permet aux entreprises d'accéder à des exemples de réalisations menées par d'autres établissements.

Plus d'informations : https://leffetprevention.carsat-aquitaine.fr/

En chemin vers la pharmacie à usage interne, un détour par le parc de deux hectares permet d’apprécier un cadre végétal d’exception entretenu avec soin par Laurent Gautier, jardinier paysagiste. L’arrivée de l’automne est synonyme pour lui de quantité de feuilles mortes à ramasser : « Un travail titanesque qui s’étale sur trois mois, explique-t-il. Auparavant, j’utilisais une pelle et un râteau. Cela m’a provoqué des douleurs importantes au niveau des épaules à cause desquelles j’ai dû être arrêté un temps. » Dès la remontée de cette situation, une solution trouvée par Laurent Gautier lui-même a été adoptée : un aspirateur à feuilles.

Après avoir fixé l'embout de l'aspirateur à l’arrière d’une remorque, le jardinier tout sourire fait la démonstration de son efficacité. Si les gestes délétères ont été supprimés, le bruit du moteur thermique de l’aspirateur nécessite toutefois le port de bouchons d’oreilles. « L’aspirateur est un équipement habituellement utilisé dans le secteur agricole pour les espaces verts, mais qui est adapté ici compte tenu de l’ampleur de la tâche, explique Jean-Christophe Dutoya, contrôleur de sécurité à la Carsat Aquitaine. Dans ce contexte, bien qu’il implique certaines contraintes lors de son utilisation, comme bien se protéger du bruit, sa mise en place permet le maintien du salarié dans l’emploi grâce à la mécanisation d’une partie du travail. »

Un arrêt à la lingerie permet de constater qu’ici aussi des améliorations ont été apportées aux postes de travail : si les machines à laver et les séchoirs ont été surélevés, les lingères ne tarissent pas d’éloges à propos des nouveaux chariots à fond constant qui évitent d’avoir à se baisser pour récupérer le linge. Ces derniers ont en plus l’avantage d’être peu larges, ce qui facilite l’accès aux machines lors de leur utilisation.

Automatisation et sécurité du circuit du médicament

Mais c’est probablement à la pharmacie que les changements ont été les plus conséquents avec près de 300 000 € d’investissements réalisés : réaménagement des locaux, achat d’une déblistéreuse semi-automatique et d’un robot de reconditionnement… « À la base de tout ce réaménagement, il y a eu un audit avec l’idée d’améliorer le circuit du médicament dans son ensemble et de déterminer le pilulier idéal pour l’infirmier, explique Sigrid Audebert, pharmacienne-gérante. Aujourd’hui, la déblistéreuse semi-automatique permet aux préparatrices d’éviter les gestes répétitifs : auparavant, elles déconditionnaient plus de 2 000 pilules par semaine. Le robot de reconditionnement sécurise les prescriptions en suivant le fichier médical de chaque résident. »

À la sortie du robot, les piluliers en rouleaux, dits « escargots », hebdomadaires et personnalisés à l’aide d’une puce, sont ensuite fournis aux infirmiers pour la distribution. Si le robot a permis de limiter au maximum les interventions humaines dans les préparations, celles-ci restent nécessaires pour les médicaments à faible rotation ou proposés avec des posologies particulières. Pour ces derniers, Sandy Guarato, préparatrice en pharmacie, peut néanmoins profiter d’une console informatisée qui lui indique les besoins en approvisionnement du robot. L’organisation au sein de la pharmacie a été également revue, avec une personne détachée à l’accueil de l'officine en permanence, afin que les préparatrices ne soient plus dérangées dans leurs tâches.

Formation et ergonomie : une démarche de prévention durable

« Ce qui est notable ici, c’est la volonté d’amélioration continue, avec une envie d'aller plus loin dans la démarche de prévention entamée en 2017 et de l’élargir de façon globale, remarque Jean-Christophe Dutoya. La visite de l’établissement permet de constater que la réflexion sur l’amélioration des conditions de travail a essaimé dans chaque secteur. Un exemple typique est l’aménagement des salles de stockage des aides à la manutention. Beaucoup d’Ehpad s’équipent mais n’ont pas de lieu dédié pour centraliser les aides qui se retrouvent dispersées en fonction des utilisations. »

Un avis partagé par Helga Okome et Christine Stynen, toutes deux aides-soignantes. Ces dernières témoignent non seulement du soulagement apporté par les différents équipements d’aide à la mobilité – demi-barrières de relevage au bord des lits, rails au plafond, chaise de pesée sur rail, chaise douche mobile… – mais surtout par le fait de pouvoir s’appuyer sur l’expertise des ergothérapeutes : « Dès que l’on a une question sur la façon de faire pour mobiliser un résident, on n’hésite pas à les solliciter, explique Helga Okome. C’est eux qui choisissent la meilleure option pour nous faciliter le travail tout en respectant les capacités du résident. »

Autre point, il a été acté que la grande salle de réunion – qui servait également d’espace de formation – serait désormais dédiée en premier lieu à la formation, un élément central et indispensable de la démarche de prévention développée par l’établissement ces dernières années. En complément de la formation annuelle des salariés pour l’utilisation des aides techniques, l’établissement développe la formation d’acteurs Prap 2S (prévention des risques liés à l'activité physique, secteur sanitaire et social). Mais également d’acteurs Prap IBC – pour industrie, BTP, commerce et activités de bureau – pour le personnel non soignant.

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