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La chaîne logistique

Perspectiv'Supply : retour sur l’approche filière

D’une expérimentation régionale sur la chaîne logistique, à la construction d’outils reproductibles au niveau national, Perspectiv’Supply est une approche centrée, au départ, sur la filière des produits frais. Interview croisée de Cédryc Fernandez et Gilles Sospedra, contrôleurs de sécurité à la Carsat Rhône-Alpes, à l’origine de la démarche, et Julien Tonner, ingénieur-conseil à la Cnam.

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Corinne Soulay - 30/01/2024
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Un salarié en situation de travail dans un entrepôt logistique.

Travail & Sécurité. Comment est née Perspectiv'Supply ?

Cédryc Fernandez. Alors que nous avions tendance à appréhender les acteurs de la chaîne logistique de manière plutôt indépendante, nous constations aussi que des déterminants étaient externes à l’entreprise et très en lien avec l’écosystème. D’où l’idée, en 2016, de développer une approche filière sur les produits frais, et de proposer un espace de concertation qui amènerait les maillons de la chaîne à travailler ensemble pour améliorer la performance globale de la filière – y compris les conditions de travail – et renforcer l’attractivité des métiers. Nous avons d’abord réalisé un état des lieux auprès de 30 entreprises volontaires, avec l’appui d’un expert en supply chain et d’un ergonome, qui ont donné lieu à 18 mois de travaux et sept journées collectives. Cela leur a permis de réaliser qu’elles étaient confrontées aux mêmes problèmes et de partager leurs expériences. Des groupes de travail ont été créés, permettant de définir les conditions nécessaires à des expérimentations et la mise en œuvre de plans de progrès concertés.

Gilles Sospedra. De notre côté, cela nous a conduits à mieux comprendre l’écosystème et à définir avec les acteurs impliqués trois thématiques clés à traiter. D’abord, le temporalité : les flux hypertendus, le manque de visibilité sur les promotions, la gestion des jours fériés... Le deuxième sujet concerne la palettisation, notamment la hauteur de la palette, mais aussi les palettes hétérogènes. Et, enfin, les colis, leur poids mais aussi la qualité des emballages. Nous avons, par exemple, un industriel qui livre des colis de 17 kg, avec des emballages fragiles, qui doivent donc être manutentionnés, dans des conditions compliquées, sur l’ensemble de la chaîne… Les réflexions menées vont dans le sens d’une division de ce poids par deux.

Julien Tonner. L’approche classique permet de faire évoluer sur un certain nombre de situations de travail, mais elle a ses limites notamment lorsque l’entreprise a le sentiment qu’elle ne peut agir sur des déterminants extérieurs à l'entreprise. Il y a des habitudes bien ancrées dans la filière, et si on ne questionne pas ces habitudes, chacun des acteurs continue à travailler en mode dégradé. En remettant l’humain au coeur de cette réflexion, on s’aperçoit qu’il y a des incohérences majeures et que tout le monde en souffre. Avec cette approche, l’idée est d’offrir un nouveau levier, de dire : « C’est possible d’agir sur ces déterminants, mais pas seul. Il faut agir collectivement. » On passe d’une prescription technique à une prescription organisationnelle.

Concrètement, en quoi cela consiste ?

C. F. Il s’agit d’avoir une approche la plus transversale possible, en mobilisant l’ensemble des maillons concernés – l’industriel, le transporteur, l’entrepôt, le magasin – et de développer des synergies, de type gagnant-gagnant, ou au minimum gagnant-neutre. Par exemple, sur la question de la palettisation, l’idée est de comprendre les besoins des différentes parties prenantes et de se mettre d’accord sur des actions coconstruites à mettre en place, pour supprimer ou réduire les contraintes rencontrées par les différents maillons. Les acteurs qu’on mobilise sont pleinement parties prenantes sur les sujets à travailler. Il est possible pour nous d’entrevoir des premières ébauches de solutions – mutualiser des commandes, modifier leur fréquence… –, mais seules les entreprises peuvent dire si c’est viable économiquement et d’un point de vue organisationnel. Car lorsqu’on touche aux mécanismes de flux, d’échanges de données et de prévisions de ventes, cela devient très complexe.

FLUX DÉTENDU, SALARIÉS PLUS SEREINS

Pour répondre à des conditions dégradées, les entreprises doivent souvent prévoir plus de moyens opérationnels (camions supplémentaires, renfort salariés…). Avec l’appui de plusieurs industriels impliqués dans le projet Perspectiv’Supply, la Carsat a fait le calcul : avec un flux hypertendu, l’entreprise doit prévoir davantage de camions, partiellement chargés, pour répondre aux délais de livraison. En revanche, si on détend le flux en laissant plus de temps aux différents maillons, on diminue le nombre de camions affrétés et on réduit de moitié la distance totale parcourue, pour une même volumétrie de marchandises.

Comment la démarche a pu se déployer au niveau national ?

J. T. Dans le cadre de la mission « Grands Comptes » de la Cnam, des correspondants accompagnent des groupes au niveau national dans la mise en place d’une démarche de prévention des TMS, en lien avec le programme TMS Pros. Cédryc Fernandez étant correspondant Système U, c’était l’occasion d’expérimenter l’incorporation de cette approche filière dans TMS Pros.

Quelle va être la suite du projet ?

J. T. L’idée est de capitaliser sur ces expérimentations pour construire une offre de services au niveau national, avec à la fois des outils facilement utilisables par les entreprises et une méthode appréhendable par les Carsat pour qu’elles la déploient. C’est en cours de construction. L’enjeu est aussi de réussir à mobiliser à terme les partenaires sociaux pour déboucher sur une recommandation de la Cnam qui proposerait aux différents acteurs de la filière de se lancer dans une dynamique de concertation.

C. F. Dans ce cadre, nous avons consolidé les principes méthodologiques et formalisé les différentes étapes de la démarche. Celles-ci débutent par des phases d’identification et d’analyse qui s’appuient sur des outils développés spécifiquement permettant de caractériser les difficultés, d’objectiver les problèmes rencontrés (temps consacré au tri des palettes, manutentions en plus…) et d’identifier les acteurs stratégiques (responsable des achats, responsable d’exploitation…) afin de prioriser les actions. Enfin, grâce au soutien du Fonds pour l'amélioration des conditions de travail (Fact) « Agir sur les conditions de travail dans la filière logistique », nous allons suivre plus largement la filière. L'objectif est de démontrer l’efficacité du fonctionnement de certains flux, de poser des perspectives d’évolution des modèles actuels et de définir des indicateurs en lien avec la santé au travail mais aussi la performance, l’environnement et, plus globalement, la responsabilité sociétale des entreprises (RSE). Il s'agit aussi de formaliser un guide méthodologique sur la mesure d’impact et de proposer une formation (plate-forme libre) pour que les acteurs de la filière puissent évaluer les effets de leurs modèles actuels et intégrer des objectifs de transformation mesurables. On va au-delà de la santé et la sécurité au travail…

J. T. Cette approche systémique permet de ne pas aborder la prévention comme une couche supplémentaire. Elle s'inscrit dans une logique globale permettant de répondre à des enjeux sociétaux, dans un contexte de crise énergétique où on réalise que les ressources ne sont pas infinies, que certains conflits ont des conséquences en particulier sur les approvisionnements. Les entreprises ont aussi des stratégies d’enseigne qui sont poussées par le gouvernement, elles doivent notamment proposer un plan climat. Or, lorsque vous divisez le nombre de vos camions par deux en détendant vos flux, ou si cette solution vous permet désormais d’opter pour du ferroviaire, vous améliorez les conditions de travail des salariés, et vous réduisez votre empreinte carbone.

REPERES

Trois axes sur lesquels agir

> Temporalité

• Flux hypertendus
• Commandes tardives
• Flux surcadencés
• Manque de visibilité des promotions
• Gestion des fériés et samedis

> Palettisation

• Palettisation amont hétérogène
• Palettes mélangées en magasin
• Hauteur des palettes (supérieure à 1,80 m)

> Colis

• Diversité et fragilité des emballages
• Poids supérieur à 8 kg

Plus d'informations sur https://www.perspectiv-supply.fr/

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