Fondée par des Néerlandais en 1935, la Société fromagère de Bouvron, qui tient son nom de la commune de Loire-Atlantique sur laquelle elle est installée, fait partie depuis 1980 du groupe Lactalis, qui compte 69 sites en France. Les origines bataves de la manufacture transparaissent dans son catalogue actuel, au sein duquel figurent toujours gouda, edam, maasdam… Cependant, c’est bien l’emmental français, commercialisé sous la marque Président, qui s’octroie la part du lion : sur les 38 000 tonnes de fromage sorties de l’usine en 2024, il en représentait 30 000.
Pour atteindre ces quantités impressionnantes, les équipes de production travaillent en 3 x 8 dans deux ateliers, l’un dédié au fromage à pâte pressée cuite (PPC) – soit l’emmental –, l’autre aux spécialités fromagères néerlandaises à pâte pressée non cuite (PPNC). « L’activité industrielle de notre établissement engendre l’existence pour nos salariés de risques machines ou de collision engins/piétons, par exemple, que nous nous employons à maîtriser, indique Gérald Delporte, le directeur de l’entreprise depuis onze ans. Cependant, les troubles musculosquelettiques (TMS) constituent la cause première d’accidents du travail et de maladies professionnelles de notre site. »
En effet, bon nombre de tâches impliquent de porter des charges, d’adopter des postures contraignantes et de réaliser des gestes répétitifs. En 2014, la fromagerie intègre d'ailleurs la première édition de TMS Pros, programme de l’Assurance maladie-risques professionnels qui vise à accompagner les entreprises dans la mise en œuvre d’une démarche de prévention dédiée. Sous la houlette de la personne ressource formée à cette occasion au sein de l'entreprise, de multiples actions voient le jour.
Structurer la démarche
Plusieurs groupes de travail œuvrant sur ces sujets sont créés et des investissements réalisés : acquisition d’un silo de distribution de sel pour les adoucisseurs d’eau, afin de réduire les manipulations de sacs de 25 kg ; installation d’un préhenseur automatique à ventouse à la sortie des lignes de l’atelier PPC pour récupérer les meules de 98 kg ; intégration à la chaîne de production d’une machine qui retire des meules les plaques de caséine, action imposée par la réglementation dans un souci de traçabilité, réduisant l’intervention humaine aux quelques derniers coups de râpe… En outre, au sein des équipes de maintenance, la formation de cinq acteurs Prap - Prévention des risques liés à l’activité physique - en avril 2023 a porté ses premiers fruits avec des améliorations visant à faciliter les interventions sur les lignes.
En dépit de ces changements bénéfiques, en 2024, la Société fromagère de Bouvron est sollicitée pour intégrer la troisième édition de TMS Pros. « Les tâches exposant aux TMS restent nombreuses, reconnaît Gérald Delporte. Nous avons donc saisi l’opportunité que représente le programme pour structurer notre démarche afin d’être plus efficaces en prévention. » Dans cette optique, décision est prise de former deux personnes ressources au lieu d’une seule. Lucie Belliot, coordinatrice sécurité arrivée un an plus tôt dans l’entreprise, et Emmanuelle Borel, infirmière santé au travail dont l’ancienneté remontait alors à deux ans, suivent la formation.
« Nous avons commencé par faire un état des lieux via une évaluation de la démarche à l’échelle du site. Puis nous avons analysé nos AT/MP et fait la corrélation avec notre évaluation des risques professionnels sur les postes de manutention manuelle, port de charges, gestes répétitifs ou encore postures contraignantes, explique Lucie Belliot. Ceci afin de cibler les ateliers prioritaires et de hiérarchiser les projets à mener. »
C’est ainsi que la récupération des moules rectangulaires dans l’atelier PPNC est choisie pour faire l’objet d’un chantier test, premier projet piloté par le duo. « Les opérateurs doivent reprendre les moules de 13 kg sur un convoyeur, pour les palettiser afin de les stocker, explique Emmanuelle Borel. Cela nécessite de porter des charges mais aussi d’adopter des postures contraignantes. Même si la palette est posée sur un transpalette à haute levée pour permettre la mise en place des premiers niveaux à hauteur, les derniers imposent de travailler les bras au-dessus des épaules. » « Cela fait un peu plus d’un an que je suis là. Au début je me disais que cela irait, mais c’est vraiment dur, confirme Virginie Demet, conductrice de ligne. Quand je fais douze palettes de trente moules, je peux vous dire que je le sens en fin de journée. Et pourtant, je suis sportive. »
Un groupe de travail associant opérateurs, managers de proximité, membres de la CSSCT ainsi qu’un acteur Prap, est constitué sous la conduite des personnes ressources pour élaborer sur une solution. L’idée qui émerge consiste à utiliser un chariot entre le convoyeur et la palette. Ce matériel, muni d’une table réglable en hauteur, permet de se positionner au niveau du convoyeur. Ainsi, plutôt que de soulever le moule, il suffit de le faire glisser. Puis de réitérer l’opération pour passer le moule du chariot à la palette. « J’essaie aujourd’hui une version corrigée de cet équipement par le fournisseur à la suite de nos remarques sur le premier prototype, remarque Virginie Demet, volontaire pour les tests. La petite bordure qui faisait le tour du plateau a été retirée pour que les moules glissent facilement. Et la télécommande pour régler la hauteur, qui était fixée sur la poignée du chariot, est maintenant amovible afin d’être actionnable lorsque l’on est face à la tablette. »
Des échanges s’engagent rapidement entre l’opératrice, le chef d’atelier et les personnes ressources. « La forme du plateau pourrait mieux coller au convoyeur… Et s’il était plus grand, afin de pouvoir y placer deux moules, cela ne serait-il pas plus pratique ? », « Le fil de la télécommande me gêne un peu… » « Si nous la repositionnions à l’avant du chariot, cela réglerait ce problème de fil, non ? » « En tout cas, il me paraît indispensable de préprogrammer les hauteurs auxquelles arrêter la tablette afin de la positionner parfaitement d’une simple pression du bouton. Sinon, on se retrouve régulièrement avec un écart qui empêche de faire glisser confortablement les moules. »
Les sujets ne manquent pas
« Comme vous le voyez, nous comptons sur le savoir-faire métier pour trouver et parfaire les actions que nous mettons en œuvre, souligne Lucie Belliot. Je me refuse à trouver les solutions toute seule. » C’est tout l’intérêt des groupes de travail pluridisciplinaires : ils peuvent s’attaquer aux problèmes sous des angles multiples tout en s’appuyant sur les connaissances terrain afin d’identifier des solutions qui répondent aux besoins de chacun. Une approche participative et ancrée dans le réel qui doit bénéficier à tous les futurs projets.
Les réflexions ont d’ailleurs commencé au sujet du poste qui précède celui de ramassage des moules et qui consiste à réassembler leurs deux parties. Les salariés doivent récupérer les « casquettes », pièces qui pressent le lait caillé, sur un convoyeur en hauteur afin de les déposer sur les moules qui défilent sur un second tapis en contrebas. Et dans le futur, d’autres groupes de travail vont se pencher sur les postes de mise en carton des différents conditionnements d’emmental, de découpe des meules en longes (pour ensuite en faire des tranches ou des mini-portions), ou encore de découpe en cubes de la mozzarella – produite par d’autres sites du groupe –, l’une des étapes pour conditionner cette spécialité transalpine sous forme râpée.
« Notre seconde participation au programme TMS Pros, avec la désignation de deux personnes ressources, a vraiment donné un nouveau souffle à notre démarche de prévention des TMS, se félicite Gérald Delporte. Elle a gagné en cohérence et est désormais comprise et acceptée par les équipes. Dans le souci de rassembler, chaque projet fait dorénavant l’objet d’une note de cadrage présentant sa structuration (objectifs, qui fait quoi, quels moyens…) accompagnée de communications expliquant pourquoi tels ou tels postes ont été choisis pour faire l’objet d’améliorations ainsi que le déroulé des opérations. »
La Société fromagère de Bouvron semble maintenant structurée en termes de prévention des TMS, selon Laetitia Fiat, contrôleuse de sécurité et ergonome à la Carsat Pays de la Loire. « Reste maintenant à trouver un rythme de croisière, précise-t-elle, et à articuler les ressources au mieux. » « Inscrire une démarche de prévention dans la durée, ce n’est pas quelque chose d’évident, concède Gwenaël Judic, contrôleur de sécurité pour la même caisse. Cependant, en respectant rigoureusement les quatre étapes ”planifier, faire, évaluer et ajuster”, il est possible d’entrer dans un cercle vertueux d’amélioration continue des conditions de travail. »
FICHE D'IDENTITÉ
Nom : Société fromagère de Bouvron
Lieu : Bouvron (Loire-Atlantique)
Activité : production de fromages
Effectif : environ 480 personnes dont 400 CDI, le reste se répartissant entre CDD, intérimaires et une vingtaine d’apprentis
Production annuelle : 38 000 tonnes de fromages
Surface : 30 000 m2 de bâtiments
Chiffre d'affaires : 250 millions d’euros
