Le site de Kuehne+Nagel de Mer, dans le Loir-et-Cher, occupe neuf cellules de 6 000 m2, alors qu’avant la mise à plat de son fonctionnement et des circulations, il en occupait douze. « Grâce à cette réflexion de fond, nous avons pu rationaliser les flux, réduire les distances parcourues, tout en améliorant les conditions de travail de nos salariés », explique Nicolas Lebrun, le directeur du site, où travaillent 52 personnes. Une démarche qui s’est inscrite dans un cadre d’amélioration continue développée par l'établissement.
Kuehne+Nagel est un groupe suisse, à l’origine spécialisé dans la logistique maritime et aérienne, qui a élargi ses activités au transport routier et aux entrepôts logistiques. Ces derniers, au nombre de 45 dans l’Hexagone, sont au service des secteurs industriels, des biens de consommation et du e-commerce. « Celui de Mer, que nous avons repris en décembre 2021, est dédié à un seul client, un grand revendeur de l’aménagement de la maison. C’est d’ici que partent aussi bien des portes de placards que des fenêtres, ou encore des éviers, des revêtements de sol ou des baignoires à destination de l’ensemble de ses magasins… », souligne le directeur.
Chaque jour, 10 000 colis sont préparés : ils contiennent aussi bien des éléments de moins d’un kilo que des menuiseries ou des baignoires de plusieurs dizaines de kilos. Inmaculada Ayago Guiberteau est la responsable QSHE (qualité, hygiène, sécurité, environnement) du site depuis que ce dernier est entré dans le giron du groupe suisse. « Sur chaque site, une personne est chargée de déployer la politique QSHE du groupe », explique-t-elle. Chacune des neuf cellules accueille un type de marchandises, qui arrivent sur des racks équipés de caillebotis pour sécuriser les rangements.
Le port de charge est le principal risque
Le ballet des chariots est incessant dans les vastes allées, spot bleu à l’avant et coups de klaxon pour se signaler, tandis que les allées de circulation pour les piétons sont parfaitement identifiées. Dès sa reprise, le groupe suisse a souhaité mettre la prévention des risques professionnels et la sécurité au cœur de l’activité de préparation de commandes. Le port de charges étant le principal risque identifié.
Dès 2022, dans le secteur dit « lourd », il a été décidé que les préparations de commandes se feraient à deux, et que des chariots de préparation à ciseaux seraient à disposition pour pouvoir réaliser la préparation des palettes à la bonne hauteur, de même que certains prélèvements ne commenceraient qu’à 80 cm de hauteur. « Pour ma part, j’étais déjà là, avant que Kuehne+Nagel reprenne le site, explique Éric Penda, un préparateur de commandes et membre du CSE. Et je peux vous dire qu’avant, on ne portait pas à deux. Et en fin de journée, on souffrait des épaules. Ça a été un vrai progrès. »
Pour pérenniser la démarche de prévention, un grand nombre de rendez-vous jalonnent les journées, les semaines et les mois. Tours 5S quotidien et mensuel, tour mensuel QSHE, Go&See mensuel ciblant le gaspillage, réunions quotidiennes organisées par chaque chef d’équipe se terminant par un échauffement musculaire… Objectif : s’assurer que la politique de prévention des risques professionnels est bien comprise et appliquée par tous.
« Nous y abordons, au même titre que la sécurité, la qualité, les coûts, les délais, l’environnement et les éventuels problèmes de personnels, explique Kenny Bednarz, le chef d’équipe du service réception/expédition. On anime aussi des points plus spécifiquement sur la sécurité chaque semaine : c’est Inmaculada qui nous donne les thèmes. On revient aussi sur les accidents, presqu’accidents et situations dangereuses que l’on nous fait remonter. »
Des exemples ? Une lisse percutée, une flaque d’eau due à une fuite, une palette au sol, pour les situations dangereuses. Quant aux presqu’accidents, cela peut être un colis tombé juste devant un opérateur, ou encore un portail qui s’est décroché au sol… autant de sujets qui doivent remonter. « Car il y a la politique sécurité qui va du haut vers le bas (top down), mais il y a aussi celle du bas vers le haut (bottom up) », insiste Nicolas Lebrun. Avec la création de formulaires-types pour les remontées d’accidents, de presqu’accidents, de situations dangereuses qui débouchent systématiquement sur une analyse et des actions pour éviter que les situations ne se reproduisent.
Veille technologique et actions
Afin de s’attaquer au port de charges, de nombreuses actions ont vu le jour. Un préhenseur mobile, développé avec un fabricant de la région nantaise, est désormais en service. Il est fixé au chariot que l’opérateur positionne devant le rack où il va récupérer, à l’aide de ses ventouses, un élément stocké verticalement, comme les fenêtres ou les receveurs de douche. Il a cependant ses limites : il ne peut être utilisé pour le carrelage ou les portes. « Si je m’en sers ? Ah oui, toute cette journée par exemple », lance Éric Penda. Avant qu’il ne soit adopté, deux modèles ont été testés par des collaborateurs. Pratique, il peut déplacer jusqu’à 80 kg.
Pour rechercher des solutions, des analyses poussées, biomécaniques et ergonomiques ont été réalisées à l’aide de capteurs sur un groupe de cinq collaborateurs, pendant deux jours. Un groupe de travail a également été constitué afin de rechercher des solutions et valider le plan d’actions. Le port d’un exosquelette passif a ainsi été évalué. « On a voulu apprécier son efficacité, dans le secteur carrelage, où les colis peuvent être lourds », remarque la responsable QSHE. Éric Penda fait partie de ceux qui l’ont testé : « J’ai trouvé qu’il me soulageait bien et me permettait de porter des cartons sans problème, mais il tient chaud l’été. » « Le bilan est plutôt positif, mais on continue d’explorer d’autres pistes », complète Inmaculada Ayago Guiberteau. D’autres technologies ont été testées, comme un préhenseur de carrelage, mais les produits étant particulièrement hétérogènes, il n’a pas donné satisfaction.
Volontaire pour TMS Pros
En 2023, malgré les acquisitions de matériels et les efforts déployés, les chiffres de sinistralité évoluaient peu. La direction QSHE au niveau national a alors proposé à certains sites, dont celui de Mer, d’intégrer volontairement la démarche TMS Pros. « En 2024, le site a rejoint TMS Pros, relate Sandrine Auffinger, ingénieure-conseil à la Carsat Centre-Val de Loire. Cela lui a permis de structurer davantage sa démarche et de bénéficier de notre accompagnement. » Tout naturellement, le pilote de la démarche sera Nicolas Lebrun et Inmaculada Ayago Guiberteau sera la personne-ressource. Un comité de pilotage a été créé. Des grilles de dépistage ont été établies et trois postes cibles identifiés : la préparation au secteur cubique, le poste de réceptionnaire – qui comporte de nombreuses manutentions – et celui de déchargement de conteneurs vracs.
Le Copil a choisi de commencer par ce dernier au cours de l’année 2024. Il s’agit d’observer les situations de travail (le dépotage et la constitution de palettes multi-références filmées), de les analyser puis d’organiser, sous forme de groupes de travail, des recherches de solutions devant déboucher sur des plans d’actions. « Nous avons proposé dix-sept actions à déployer, neuf techniques, sept organisationnelles et une humaine. Elles sont en cours de déploiement ou de test », précise la responsable QSHE.
Parmi les premières solutions, on peut citer des lampes aimantées pour augmenter la luminosité à l’intérieur du camion, ou un marche-pied sécurisé de deux marches… ou la volonté de se rapprocher du fournisseur pour qu’il positionne en hauteur les colis les plus légers, ou encore dépiler les palettes avec le gerbeur (et non plus manuellement).
Plus coûteux, un exosquelette actif a été testé en septembre 2025. Il pourrait servir à la préparation des commandes et au chargement de conteneur. Le retour d’expérience est en cours. Une filmeuse mobile a également été testée. Validée, la demande d’investissement a été lancée. Afin de capitaliser sur les bonnes pratiques, les équipes QSHE France et région recueillent les solutions proposées par chaque site pour en faire bénéficier les autres.
Accompagner le changement
« Il faut être patient, précise cependant la responsable QSHE, prendre le temps de former les équipes. » « Il ne faut pas négliger l’accompagnement au changement, complète Nicolas Lebrun, et ne pas chercher la performance immédiatement. Car il suffit d’une personne réfractaire pour que tout soit remis en question. » Partout, des panneaux expliquent les changements. « Sur ce site, la communication est remarquable, insiste l’ingénieure-conseil. Auprès du CSE, des salariés, etc. Autant d’éléments qui ont facilité l’acceptation du changement par les équipes. »
Les premiers chiffres de la sinistralité sont encourageants, avec notamment une augmentation du nombre de signalements de situations dangereuses ou de presqu’accidents, mais une diminution du nombre d’accidents… En 2026, il a été prévu de réaliser un bilan de la démarche, avant de se lancer éventuellement dans un deuxième chantier. Lequel ? « On ne sait pas encore car la démarche TMS Pros prévoit une analyse approfondie (indicateurs, grilles de dépistage des postes…) qui devrait orienter le prochain chantier », répond dans un sourire Inmaculada Ayago Guiberteau. En insistant un peu, elle avoue avoir cependant sa petite idée sur la question.
FICHE D'IDENTITÉ
Nom : Kuehne+Nagel
Lieu : Mer (Loir-et-Cher)
Activité : entrepôt logistique (réception, préparation, gestion de stock, expédition) pour un grand nom de l’aménagement de la maison
Effectif : 52 personnes
