« De la vigne au vin », annonce l’enseigne. À Chablis, dans le département de l’Yonne, Alabeurthe est une référence pour les professionnels du secteur et de nombreux particuliers. Un partenaire du quotidien, aussi bien pour l’entretien du vignoble que pour le travail en cave. Derrière ce nom, une histoire familiale ancrée dans le territoire : celle de maréchaux ferrants qui s’occupaient à l’origine des chevaux travaillant dans les vignes, avant une reconversion dans la réparation d’engins agricoles, puis l’ouverture d’une première agence en 1973 à Sury-en-Vaux, dans le Cher. Le groupe, constitué en 2019, emploie près de 200 personnes, réparties en six agences pour la distribution et l’entretien de matériels viticoles et vinicoles, et quatre spécialisées en motoculture.
Créée en 1985, celle de Chablis est la plus importante du réseau, avec ses 55 salariés. C’est ici qu’officie Alice Chamon, la responsable qualité hygiène sécurité environnement (QHSE), arrivée en 2023 pour structurer la démarche de prévention. Au moins une fois par mois, elle se déplace dans les deux autres agences les plus importantes du groupe, à Beaune et Sury-en-Vaux, et intervient régulièrement sur tous les sites où elle est désormais bien identifiée.
Inscrire la sécurité dans les pratiques de travail
« J’ai tout de suite voulu mettre en place des choses simples mais visibles pour améliorer le quotidien au travail », explique-t-elle. Consciente qu’une personne n’incarne pas le sujet à elle seule, elle s’appuie beaucoup sur les responsables d’agences et les membres du CSE, avec lesquels elle a fait évoluer les analyses d’accidents du travail, afin qu’elles soient systématiquement poussées jusqu’à l’identification de solutions concrètes à mettre en œuvre.
La volonté de se structurer en matière de prévention des risques professionnels, qui remonte à la création du groupe, s’est véritablement imposée quelques années plus tard, après un accident grave survenu dans une agence, au cours duquel un salarié a été percuté par un camion de service effectuant une marche arrière. La sécurisation des circulations extérieures est naturellement devenue une priorité : création d’un plan de circulation pour éviter les collisions engins-piétons, matérialisation des sens de circulation, aménagement de cheminements piétons, mise en place d’une signalétique pour les visiteurs et les livreurs…
Parallèlement, Alice Chamon a engagé un travail sur l’hygiène et l’harmonisation des vestiaires. Elle veille à la distribution systématique des équipements de protection individuelle (gants, lunettes…) dès l’embauche et, s’appuyant sur les collaborateurs les plus demandeurs, œuvre pour les convaincre de l’importance de leur port. Pour la contrôleuse de sécurité de la Carsat Bourgogne-Franche-Comté qui suit la structure, Maryline Vannier, un véritable tournant s’est opéré : « L’entreprise n’était pas habituée à se projeter dans des actions de prévention. Elle a commencé par l’analyse de l’existant. Nous les avons accompagnés sur les risques liés aux fumées de soudage à Morey-Saint-Denis, avec l’installation de dispositifs de captage des polluants pour les travaux de soudure dans les ateliers de matériel vinicole. Puis, en 2023 et 2024, deux contrats de prévention ont été signés. »
LE TÉMOIGNAGE DE...
Alice Chamon, responsable QHSE
« En concertation avec les RH et la direction, j’ai inscrit la formation au cœur des priorités. Jusqu’alors, les salariés suivaient surtout les formations obligatoires : Caces, habilitations électriques, formations techniques sur les enjambeurs… Fin 2023, tous ont été formés à la manipulation d’extincteurs. La formation doit concerner tout le monde : c’est un moment où chacun peut se sentir impliqué et valorisé. C’est l’occasion de mélanger les services, ce qui est enrichissant. Nous avons créé une formation interne sur la conduite de chariot en sécurité, animée par l’un de nos mécaniciens qui était volontaire. L’accueil sécurité a été formalisé pour tous. La procédure implique le responsable de service et un accueil QHSE, au cours duquel on passe en revue les risques professionnels et les points de vigilance à observer au quotidien. J’y aborde aussi les risques psychosociaux, dont on parle peu dans les ateliers. Je m’appuie sur la documentation de l’INRS et présente un “harcèlomètre” pour discuter de ce qu’est un environnement de travail sain, un comportement potentiellement inapproprié, ou ce qui relève du harcèlement ou de la violence. Ces sujets doivent être mis en débat car ils concernent toutes les organisations. »
Le premier, sur l’agence de Beaune, cible notamment les risques liés aux fumées de soudage, avec l’installation de dispositifs de captage des polluants dans l’atelier de soudure. Il prévoit l’acquisition de tables élévatrices pour la mise à hauteur des équipements en ateliers viticole et motoculture, ainsi que des formations à la sécurité pour les managers. Le second, conclu pour l’agence de Chablis, porte sur l’amélioration de la signalétique extérieure ; l’achat d’une table élévatrice afin de réduire les postures contraignantes lors de la réparation des appareils de nettoyage haute pression au sol ; l’acquisition, pour les opérations de maintenance sur les enjambeurs, d’une plate-forme roulante réglable en hauteur avec garde-corps et déport frontal ; ainsi que sur des formations à la sécurité pour les tuteurs d’apprentis.
Des solutions concrètes
« C’en est fini de travailler courbé, à quatre pattes ou couché au sol », s’exclame Christophe Loiseau, technicien vinicole, en positionnant la table élévatrice à la hauteur souhaitée pour accéder sous le nettoyeur haute pression sans se baisser. « Elle est modulable, c’est-à-dire qu’on peut écarter certains éléments pour accéder facilement là où il faut », complète Patrick Rochereux, son collègue. « La demande venait d’eux et des difficultés qu’ils remontaient », intervient Alice Chamon. Mis à disposition à l’hiver 2024, l’équipement fait l’unanimité.
Un peu plus loin, Esteban Cérato, mécanicien viticole, travaille sur le toit d’un enjambeur. « L’une des grandes difficultés était liée à l’accès aux parties hautes de ces engins. Il fallait une solution qui permette de supprimer l’utilisation d’escabeaux », insiste Florence Derand, également contrôleuse de sécurité à la Carsat Bourgogne-Franche-Comté. « On utilise la plate-forme roulante depuis octobre 2024. Elle passe facilement dans les travées. Je la positionne au plus près de l’enjambeur. Le déport a été fait sur mesure. C’est très pratique pour intervenir au niveau des filtres et de la climatisation », explique le mécanicien.
Une fois par an, à l’occasion d’une des réunions du CSE, la responsable QHSE présente le recensement des accidents du travail et de leurs principales causes, les actions mises en œuvre (équipements, programmes, formations…) et propose des pistes pour la suite. En 2024, ces pistes concernaient la circulation dans les agences et l’accueil des nouveaux arrivants. L’année suivante, c’est la construction d’un système documentaire pour pérenniser la démarche de prévention, le déploiement de formations (tuteurs d’apprentis, sécurité routière, gestion des clients mécontents…) et le renforcement de l’implication de l’encadrement sur la santé et la sécurité au travail qui étaient mis sur la table.
Un élan collectif
Depuis juillet 2024, une newsletter diffusée à l’ensemble des collaborateurs met en avant certaines réalisations. Et ça donne des idées. La même table élévatrice que celles installées à Chablis et Beaune a été demandée par l’agence de MoreySaintDenis. Les mécaniciens se parlent, partagent leurs expériences. « Nous avons mis en place des réunions sécurité avec les membres du CSE du groupe pour construire ensemble les projets, évoque Moise Da Cruz, responsable du magasin et membre du CSE. On profite des réunions pour faire des visites sécurité dans les agences. Et comme les collaborateurs voient ce qui a été amélioré en deux ans, ils comprennent que l’approche est constructive, pas punitive. Personne ne joue au gendarme. »
« Je reconnais que, faisant partie des anciens, on fonctionne évidemment avec nos habitudes. Mais depuis qu’on nous parle régulièrement des risques professionnels, on se questionne aussi davantage. Tout est beaucoup plus fluide », déclare Daniel Gaule, responsable de l’atelier viticole. Et souvent, ce sont les échanges entre collaborateurs qui permettent de faire émerger les réponses les plus pertinentes. Preuve que la prévention se construit avec eux et sur le terrain. n
IDENTITÉ
Nom : Alabeurthe
Lieu : Chablis (Yonne)
Activité : spécialiste de la distribution de matériels viticoles, vinicoles et de motocultures.
Date de création de l'agence de Chablis : 1985. L’entreprise appartient au groupe Alabeurthe, créé en 2019.
Effectif : 55 salariés (200 dans le groupe).
