Fondé en l’an 667, l’abbaye Saint-Vaast, prononcé « saintvâ », porte le nom du bienheureux qui, selon la légende, initia le païen roi Clovis au christianisme. Niché au cœur de la ville d’Arras, l’édifice a été trois fois reconstruit. En 1259, en 1747 et enfin en 1920, à la suite de la Grande Guerre. Un peu plus de 100 ans après cette dernière renaissance, pour redonner son lustre à l’imposante construction de 20 000 m2, sa restauration est lancée en juillet 2023 par la mairie d’Arras, qui endosse le rôle de maître d’ouvrage. La première partie de ce chantier, réalisée par onze entreprises et prévue pour durer jusqu’en 2027, consiste à restaurer les 8 500 m2 de toiture, les 12 500 m2 de façades et les plus de 1 000 fenêtres et portes extérieures. Dans la foulée démarreront les travaux d’aménagement des espaces intérieurs pour accueillir, en plus du musée des beaux-arts et de la médiathèque déjà présents, un hôtel, un restaurant, des salles de séminaire et un spa.
« La philosophie du projet vise une “restauration en conservation”, c’est-à-dire sans effacer les traces du passé, explique Olivia Minne-Segui, cheffe de projet pour la ville d’Arras. Selon cette logique, les pierres dont l’état est satisfaisant ne sont pas remplacées. Ainsi, impacts de balles et d’obus datant de la Seconde Guerre mondiale continueront de témoigner de cet épisode tragique de notre histoire. » La première étape des travaux, le nettoyage des façades, était censée éliminer le plomb qui s’y est déposé au fil du temps et permettre de supprimer le risque d'exposition pour la suite des opérations. « Cependant, les prélèvements réalisés par ma collègue du laboratoire de chimie toxicologie (Lict) sur les échafaudages et la base vie après le lavage ont montré que l’exposition au plomb perdurait, indique Grégory Maelstaf, contrôleur de sécurité à la Carsat Hauts-de-France. Face à ce constat, je n’ai pas eu d’autre choix que de signifier à certaines entreprises des injonctions en avril 2025 afin que les actions de prévention soient renforcées. »
Partir sur de bonnes bases
Les entreprises concernées quittent alors le chantier pour se mettre en conformité et répondre aux mesures demandées. « Nous avons préféré profiter de la période estivale pour fermer complètement le chantier, le temps que l’ensemble des entreprises disposent des moyens de protection individuelle et collective nécessaires, souligne Olivia Minne-Segui. Nous nous sommes adjoint les services d’un assistant maître d’ouvrage spécialiste du plomb pour revoir totalement l’organisation générale et les pratiques du chantier. »
Pour partir sur de bonnes bases, il a été demandé aux entreprises de lister les différentes techniques d’intervention et de retenir les processus de travail et les mesures techniques permettant d’obtenir une émission de polluant aussi basse que possible. En parallèle, outre la multiplication des pédiluves permettant de capter les particules de plomb sur les chaussures à chaque accès et à chaque étage de l’impressionnant échafaudage qui enserre le bâtiment, des lave-mains ont été positionnés à divers endroits du chantier. Tous ces équipements sont reliés à des systèmes de filtration des eaux.
Une attention toute particulière a été portée à la redéfinition des flux. Objectif : séparer parfaitement les zones « sales » des « propres ». Cela permet de savoir quels équipements de protection individuelle (EPI) porter à quel endroit. « Auparavant, si les compagnons qui œuvraient à des tâches exposantes portaient combinaisons et protections respiratoires, leurs collègues travaillant à côté en étaient dépourvus. Aujourd’hui, ce type de coactivité est de l’histoire ancienne », se félicite Grégory Maelstaf. Un cheminement spécifique a été défini pour les salariés n'effectuant pas de tâches exposant au plomb.
Quant aux autres, ceux qui découpent, donnent forme et soudent les plaques pour la couverture par exemple, ou ceux qui purgent les joints entre les pierres de façade, ils passent obligatoirement par un escalier qui leur est dédié lorsqu’ils quittent leur poste. Celui-ci aboutit à une zone confinée équipée d’unités mobiles de décontamination dans lesquelles les travailleurs retirent leurs EPI et vêtements pollués, puis se douchent avant d’enfiler des habits propres. La nouvelle organisation a porté ses fruits puisque, depuis le redémarrage du chantier en septembre dernier, les prélèvements réguliers menés par les entreprises comme par la maîtrise d’ouvrage donnent sur l’échafaudage des résultats significativement plus bas qu'auparavant et stables. En cas de remontée, les causes de l’augmentation devront immédiatement être recherchées.
Prise de conscience
« Cette réussite est également le résultat de la pédagogie déployée, car les entreprises et leurs salariés avaient au départ du mal à comprendre pourquoi nous leur imposions de changer leurs habitudes alors qu’on ne leur demandait rien sur d’autres chantiers, affirme Olivia Minne-Segui. Les formations qui leur ont été délivrées leur ont notamment permis de mieux appréhender les risques. Pour beaucoup, le déclic semble avoir eu lieu lorsqu’ils ont compris que le plomb les suivait jusque chez eux et menaçait aussi leur famille. » Une réalité rendue parfaitement tangible par des prélèvements réalisés à l’extérieur du chantier avant la mise en œuvre de la nouvelle organisation qui ont montré des concentrations élevées, la plus haute étant sur le volant d’une camionnette.
« Il faut espérer que cette prise de conscience soit réelle pour que les entreprises reproduisent ces bonnes pratiques sur leurs futurs chantiers, confie Benoît Levacher, ingénieur-conseil à la Carsat Hauts-de-France. Grégory Maelstaf et moi-même avons été invités en novembre dernier à une journée organisée par le Groupement des entreprises de restauration de monuments historiques, au cours de laquelle nous avons échangé sur la question du plomb. Cela devrait participer à la diffusion des bonnes pratiques dans le secteur. »
Du côté de la maîtrise d’ouvrage, en tous cas, le pli est pris. Le chantier de rénovation de l’Hôtel de ville, qui a débuté en 2025, a bénéficié de l’expérience acquise sur celui de l’abbaye Saint-Vaast.
FICHE D'IDENTITÉ
Nom : chantier de restauration de l’abbaye Saint-Vaast
Lieu : Arras (Nord)
Maîtrise d’ouvrage : Ville d’Arras
Nombre d’entreprises : 11
