100 000 tonnes de produits collectés en déchetterie, 18 000 tonnes de tout-venant traités, 30 000 tonnes de recyclables triés… Les chiffres annuels publiés par le service public de traitement des déchets Trifyl, dans le sud-ouest de la France, ont de quoi donner le tournis. Pourtant, face à cet océan de déchets, Serge Issandou, directeur recyclage et logistique, a un cap bien défini : la valorisation de la plus grande partie des déchets collectés. Une ambition qui réclame de ne pas négliger la sécurité des installations et des salariés.
« Notre objectif est de diminuer le plus possible le taux de produits non-valorisables, destinés à être enfouis, affirme-t-il. Pour cela, nous nous appuyons sur trois sites : Brugeria, le centre de tri des emballages et papiers situé à Labruguière ; Blaia, pour le tri du tout-venant et des encombrants de déchetterie à Blaye-les-Mines ; et Lab. Energia, une usine de tri-valorisation des déchets située à Labessière-Candeil. Grâce à cette organisation sur l’ensemble des déchets que nous traitons, seuls environ 20 % ne trouvent pas de voie de valorisation pour le moment. »
Les sites Brugeria et Blaia ont bénéficié d’investissements très importants ces dernières années afin d’être modernisés et dotés d’équipements de pointe en matière de tri : environ 7,5 millions d'euros à Blaye-les-Mines et 30 millions d’euros pour l’usine Brugeria, qui a été entièrement reconstruite à neuf. « Sur l’ensemble de ces investissements, environ 10 % ont été dédiés, sur chaque site, au système de sécurité incendie (SSI), précise le directeur. Cela peut sembler important mais c’est proportionnel au degré de risque. En cas d’arrêt d’activité, nos pertes d’exploitation se chiffrent à près de 35 000 € par jour. »
Les départs de feux et incendies constituent en effet un risque majeur pour tout centre de tri : la fédération France Assurueur estime qu’un incendie d’ampleur a lieu en moyenne chaque mois dans un centre de tri français. « Nous sommes habitués à travailler avec cette donnée, explique Nathalie Tillier-David, cheffe de service en charge des centres de tri. En 2024, nous avons eu 60 départs de feu à Blaye-les-Mines et 18 à Labruguière. L’intégralité de ces incidents ont eu lieu en journée, lors de l’activité, en raison des actions mécaniques réalisées lors du tri des déchets. Pour 70 à 85 % d’entre eux, ces départs ont été détectés par nos agents. »
Des points chauds bien identifiés
Au sein des deux sites, la prévention du risque incendie commence par une bonne connaissance par les équipes des opérations sensibles. À Blaye-les-Mines, la majorité des départs de feu ont lieu lors du broyage du tout-venant et des encombrants. Déchargés à la benne dans un hangar doté de murs coupe-feu, les déchets sont ensuite saisis à l’aide d’une pelle équipée d’un grappin avant d’être passés au broyeur. « Ici, l’opérateur de l’engin a un rôle important de vigilance, précise Nathalie Tillier-David. Son objectif est de ne pas mettre dans le broyeur certains rebuts trop volumineux et susceptibles de provoquer des échauffements, comme de gros morceaux de ferraille qui viendraient se bloquer et provoquer un départ de feu. Cela peut paraître facile en théorie, mais dans la pratique cela demande de la dextérité et un vrai savoir-faire. »
Depuis sa table de supervision, Jérôme Escaut, le chef de production, a une place privilégiée pour détecter le moindre dégagement de fumée au niveau du broyeur : une caméra placée en surplomb lui permet de surveiller en permanence, et en temps réel, l’activité de la machine. « Il y a un système de déluge d’eau à déclenchement automatique juste au-dessus du broyeur, explique-t-il. Mais jusqu’à présent, la majorité des départs de feu ont été vus, soit par moi depuis la console, soit par les opérateurs directement sur zone. La procédure est toujours la même, arrêt du broyage et usage d’extincteurs pour éteindre le départ de feu. Généralement, ce sont de petits échauffements, puisque la caméra thermique reliée au déluge n’a même pas eu le temps de détecter le phénomène que nous l’avons déjà traité. »
D’IMPORTANTS MOYENS DE LUTTE CONTRE LES INCENDIES
En raison de sa taille très importante – 85 000 m2 d’infrastructures, 1,6 kilomètre de tapis roulants –, le site de Labruguière dispose d’un système sécurité incendie hors-normes : 15 détecteurs de flamme, 3 caméras thermiques, 9 détecteurs linéaires de fumée, une détection par aspiration sous cabine, 126 extincteurs, 27 robinets incendies armés, 3 canons à eau, 3 système de déluge d’eau, un systèmede sprinklage sous toiture de 1 500 m2… « Nous disposons pour alimenter tout cela d’un local source avec système de motopompes autonomes d’une réserve de 1 200 m3 d’eau, précise Nathalie Tillier-David. Cela peut paraître beaucoup, et il est vrai que pour éteindre un départ de feu cela est très largement suffisant. Cependant, en cas d’incendie plus important, cela permet de contenir ce dernier – environ 30 minutes – jusqu’à l’arrivée des pompiers. »
À Labruguière, la problématique est un peu plus complexe puisque les différentes opérations de tri des déchets recyclables multiplient les points de départs de feux possibles. La première zone à risque se situe dans le hall de réception des déchets, lorsque les godets des chargeuses raclent le sol pour se saisir de la matière à recycler. « On a ici beaucoup de cartons, d’emballages papiers, parfois très secs, surtout l’été, donc une petite étincelle peut vite créer un départ de feu », explique Yoann Chateauraynaud, le coordonnateur hygiène et sécurité du site.
Sur ce site, la zone de stockage est constituée de trois alvéoles séparées par des murs coupe-feu. « Que cela soit ici, à Labruguière, ou à Blaye-les-Mines, poursuit-il, au niveau de l’organisation, nous limitons également le stock de matière non-triée pour ne pas être débordés en cas de problème. » Au-dessus de chaque alvéole, une caméra thermique surveille le moindre échauffement et, en cas de besoin d’intervention, un canon à eau se déclenche automatiquement. Ce dernier peut être piloté manuellement au besoin afin de cibler plus finement le départ de feu.
Vigilance à tous les étages
Une fois déposé sur une trémie d’alimentation, chaque déchet à Brugeria passe par toute une série de machines – trommel, cribles balistiques, tri optique, séparateurs électromagnétiques – afin de rejoindre l’un des douze flux de tri différents. Justement, le passage au courant de Foucault, qui permet de trier les éléments en aluminium, constitue un point de vigilance particulier pour les opérateurs. Il arrive, en effet, que des morceaux d’acier se bloquent et entraînent un échauffement par frottement avec le tapis du convoyeur. « Un détecteur de flammes, relié à un système de déluge d’eau, surveille constamment ce point afin de pouvoir réagir le plus vite possible, précise Nathalie Tillier-David. Nous cherchons activement à améliorer cette méthode de tri pour éviter soit le blocage des déchets, soit l’échauffement avec le tapis du convoyeur. »
Bête noire des opérateurs de tri : les piles et batteries au lithium sont devenues, avec la multiplication de leur usage ces dernières années, une source importante de départs de feu. Ces derniers ont notamment lieu en fin de ligne, lors du tri final par les opérateurs, ou du stockage en produits finis, en raison des différents chocs reçus au cours des process mécaniques. « Nous allons réaliser une grande campagne d’affichage et de communication pour sensibiliser le public, explique Catherine Madaule, assistante de communication chez Trifyl. L’objectif est de réduire à la source le nombre de piles ou batteries lithium jetées dans les poubelles ordinaires. »
En cabine de tri, à Blaia, les agents, qui sont tous formés SSI, ont à leur disposition des gants de protection thermique afin de déposer les piles et batteries dans des bacs d’eau dédiés. Concernant les produits finis, des optiques de flamme sont disposées entre chaque linéaire pour indentifier tout départ de feu, notamment au niveau des balles de carton. « Malgré la finesse du tri réalisé, il arrive parfois que des batteries puissent être coincées à l’intérieur d’un carton par exemple… relate Nathalie Tillier-David. Ici aussi, la prévention vient, certes, d’une amélioration continue des process de tri sur la chaîne mais aussi, dans l’optique de supprimer le risque à la source, d’un meilleur geste de tri des usagers. »
FICHE D'IDENTITÉ
Nom : Trifyl
Lieu : sites de Labruguière et Blaye-les-Mines (Tarn)
Activité : service public pour la valorisation des déchets ménagers
Effectif : plus de 300 agents
Chiffres annuels : 100 000 tonnes de produits collectés en déchetterie/18 000 tonnes de tout-venant traités/30 000 tonnes de recyclables triés
