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Chantier en zone polluée

Intégrer toutes les contraintes représente le véritable enjeu

Comment combiner contraintes environnementales et contraintes liées à l'activité à réaliser (charge physique…) ? C’est à cette question que s’est attelée l’entreprise normande Lassarat, après un drame survenu lors d’opérations menées à Rouen. Désormais, sur les chantiers en zone confinée, ses « sasmen » sont équipés d’un logiciel sur tablette qui leur facilite le travail. Un premier pas qui doit s’inscrire dans une démarche plus globale.

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Delphine Vaudoux - 04/06/2026
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Les travaux de déplombage du pont Corneille, à Rouen, se font en milieu confiné pour éviter la dispersion du plomb présent dans les peintures.

Pont Corneille, Rouen, en Seine-Maritime, fin 2025. L’ouvrage qui enjambe la Seine est emballé pour réaliser des opérations de déplombage. Celles-ci s’intègrent dans un vaste chantier de rénovation de l’édifice, avec reprise de garde-corps, réparation des bétons et travaux sur galeries techniques. L’entreprise Lassarat, spécialisée dans la peinture industrielle et intervenant sur de très nombreux ouvrages historiques contenant des peintures au plomb, est en charge du déplombage et de la peinture. Prévus pour durer deux ans et demi, les travaux ont démarré en 2024, mais tout ne s’est pas passé comme prévu.

« Nous avons été appelés sur le chantier du pont Corneille en juillet 2024 à la suite du malaise d’un intérimaire », explique, en guise d’entrée en matière, Frédéric Viennot, contrôleur de sécurité à la Carsat Normandie. Il faisait chaud ce jour-là et l’opérateur réalisait une opération de grenaillage sous le pont, qui était confiné pour éviter la dispersion du plomb présent dans les peintures. Sa vacation touchait à sa fin quand il a commencé à se sentir mal… Malgré la réaction immédiate de ses collègues et l’intervention rapide des secours, l’homme ne pourra être sauvé.

Lassarat, qui employait l’opérateur intérimaire, pensait avoir bien fait en appliquant la courbe de Meyer pour déterminer son temps de vacation, mais cela ne s’est pas avéré suffisant. Dans les années 1990, Jean-Pierre Meyer, chercheur à l’INRS, avait en effet proposé une courbe permettant d’estimer, notamment en fonction de la température ambiante, le temps de vacation en zone confinée. Et trop souvent, les entreprises ne retiennent que cette seule donnée, et elles pensent bien faire. « Il y a en effet d’autres facteurs décrits par Jean-Pierre Meyer comme l’hygrométrie, les contraintes physiques… », remarque Bruno Courtois, expert d’assistance-conseil à l’INRS. À la suite de l’accident, la Carsat enjoint l’entreprise à réagir. Celle-ci se lance dans un travail conséquent qui débouchera sur l’élaboration d’un logiciel qui sera également utilisé sur le chantier de rénovation de la cathédrale de Rouen.

Chaleur et travail physique

La première étape a consisté à analyser l’accident. « En présence de plomb, les opérateurs doivent intervenir vêtus d’une combinaison jetable étanche aux poussières, d’un masque à adduction d’air, de bottes et de gants. Ils doivent, par-dessus celle-ci, enfiler une autre combinaison ainsi qu’un casque de sablage, de façon à résister à la projection d’abrasifs », remarque Bruno Courtois. Jusque-là, les règles d’intervention en zone polluée au plomb sont respectées. Mais alors, comment et pourquoi une personne, dont le temps de vacation a été établi en fonction de la chaleur ambiante, peut-elle être sujette à un risque d’hyperthermie ?

AVIS D'EXPERT

Laurent Claudon, responsable de laboratoire à l’INRS

« La prévention des risques liés aux astreintes thermiques repose d’abord sur une évaluation des risques de chaque situation de travail, suivie de la mise en place de mesures de prévention collective, telles que la mécanisation pour réduire la charge physique, le rafraîchissement de l’air ambiant et l’aménagement des horaires pour éviter les heures les plus chaudes. L’hydratation libre, la prise de pauses régulières dans un local tempéré et le choix d’équipements adaptés (cagoules et combinaisons ventilées, vêtements rafraîchissants) contribuent aussi à limiter l’astreinte thermique. L’adaptation des durées de vacation doit se baser sur une évaluation précise de la dépense énergétique, liée aux efforts et postures adoptées et des conditions environnementales de température et d’humidité. Les contraintes thermiques par rayonnement, souvent sous-estimées, doivent également être intégrées dans les calculs. Par ailleurs, une vigilance particulière doit être accordée à l’acclimatation des salariés, notamment les plus vulnérables comme les nouveaux embauchés. Les durées d’exposition proposées dans la littérature sont spécifiques à certains contextes et leur transposition à d’autres situations exige prudence. Un accompagnement de l’entreprise par le service de prévention et santé au travail permettra de s’assurer de la bonne adéquation entre les durées de vacation et le risque d’astreinte thermique, à travers, par exemple, la réalisation d’une métrologie de fréquence cardiaque. »

« L’hyperthermie, peut-on lire dans un article paru en 2019 dans la revue Références en santé au travail [NDLR :  « Travailler dans une ambiance thermique chaude », article paru dans la revue Références en Santé au Travail n° 168, juin 2019], menace particulièrement les personnes exposées à une chaleur ambiante excessive (ambiance industrielle, travailleur du bâtiment en été, incendie) ou fournissant un travail physique intense et prolongé (hyperthermie maligne d’effort ou coup de chaleur d’exercice) avec une évacuation insuffisante de la chaleur (à cause d’un environnement trop chaud et humide ou de vêtements trop isolants). L’évolution peut être rapidement défavorable en l’absence de traitement, le décès survient dans 30 à 50 % des cas. »

Les auteurs mentionnent bien la chaleur, mais aussi le travail physique intense et prolongé, et l’environnement humide. « Des éléments trop souvent oubliés dans les calculs de vacation », remarque Frédéric Viennot. De plus, le matériau des vêtements de protection contre les poussières dangereuses étant par nature peu ou pas respirant, il contribue à augmenter encore plus la température corporelle, ainsi que l’humidité dans la combinaison notamment... Une somme de données qui se transforme en casse-tête pour le sasman, chargé de gérer les interventions sur chantier : il doit identifier l’opérateur, calculer, à partir de plusieurs paramètres, combien de temps peut durer sa vacation… « Une charge mentale importante pour le sasman », note Hervé Gasse, le directeur industriel.

Le logiciel sur tablette permet d'établir, en fonction de plusieurs critères (température, hygrométrie, type d’activité à réaliser, zone d'intervention…) des temps de vacation optimale et de pause.

À la demande de la Carsat et de la Ddets (Direction départementale de l’emploi,
du travail et des solidarités), la société Lassarat se lance alors dans une approche multifactorielle des risques. « Notre bureau méthodes s’est emparé du sujet, il est venu sur site et, afin de construire une réponse appropriée, il a questionné le chef de projet, les chefs de chantier, les “sasmen” et les opérateurs », explique Pierre Kerdraon, chef de projet chez Lassarat. En décembre 2024, le contrôleur de sécurité revient pour une visite inopinée. Et il a la bonne surprise de trouver le sasman équipé d’une tablette permettant d’entrer tous ces facteurs et de fournir des temps de vacation et de pause. « Pour faciliter son travail, le bureau des méthodes nous a fait une première version du logiciel sur laquelle il n’y avait pratiquement rien à changer », reconnaît Vincent Desormeaux, chef de chantier.

Pratique, immédiat et simple d'utilisation

Un an après, le dispositif est totalement opérationnel et utilisé au quotidien sur le chantier. La nouvelle organisation du travail en zone polluée au plomb adoptée par l’entreprise Lassarat est parfaitement établie :
• le nombre de vacations n’excède pas deux par jour (2 x 2 h 30 max), avec exceptionnellement la possibilité d’en faire trois par jour (3 x 2 h max) ;
• chaque chantier devra être préalablement analysé, afin de déterminer des zones plus ou moins contraignantes. Celui du pont Corneille a été subdivisé en trois niveaux de postures contraignantes : faible (A) : les interventions peuvent se faire debout, moyenne (B) : le travail a lieu dans un environnement contraint, souvent courbé, forte (C) : la posture de travail est pénible, accroupie, en torsion ou bien encore allongée ;
• il a été défini des couples température/hygrométrie, et des temps d’intervention correspondants.

Démonstration sur la tablette que Mikail Kucukkinali, un des sasmans, utilise désormais en permanence, même s’il avoue avoir mis un peu de temps à se l’approprier. Vincent Desormeaux, chef de chantier, réalise une simulation : il entre son nom, la température, l’hygrométrie, le type d’activité à réaliser, la zone dans laquelle il va intervenir, et la tablette définit le temps de vacation : 1 h 50. « C’est pratique, c’est immédiat. Les données sont disponibles sur le chantier, mais également au siège où elles sont envoyées. » Le décompte du temps de vacation commence dès que l’opérateur a apposé sa signature.

" Si elle est encore perfectible, cette première approche présente un intérêt certain sur différents aspects. "
À la suite de l'intervention de la Carsat, l'entreprise s'est lancée dans un travail conséquent qui débouchera sur l’élaboration d’un logiciel également utilisé sur le chantier de rénovation de la cathédrale de Rouen.

Puis, pour poursuivre la démonstration, le chef de chantier augmente l’hygrométrie et la température, et propose de faire intervenir la personne dans une zone classée C. Une nouvelle durée d’intervention est affichée, en rouge cette fois-ci : 40 minutes. Impossible à l’opérateur d’apposer sa signature et donc de franchir le sas. « Si on considère qu’il faut un quart d’heure pour s’habiller, autant pour se déshabiller et se doucher, il ne reste que 10 minutes pour travailler en zone… ce qui fait que l’on ne peut pas valider l’entrée en zone, poursuit le chef de chantier. De même, si le logiciel calcule que la pause est insuffisante, il n’autorisera pas l’entrée en zone. » CQFD.

« Si elle est encore perfectible, cette première approche présente un intérêt certain sur plusieurs aspects », précise le directeur industriel. En revanche, il est clair qu’elle ne doit pas occulter la nécessité de privilégier en toutes circonstances une démarche de prévention primaire. 

FICHE D'IDENTITÉ

Nom de l’entreprise : Lassarat, en charge du déplombage et de la remise en peinture
Chantier : rénovation du pont Corneille et des ouvrages d’accès à l’île Lacroix
Lieu : Rouen (Seine-Maritime)
Maître d’ouvrage : Métropole Rouen Normandie
Durée du chantier : de janvier 2024 à juin 2026

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