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Conditions de travail

Dans les ateliers de la Comédie-Française, la prévention s’invite dans la rénovation

À Sarcelles, les ateliers où sont fabriqués les décors de la Comédie-Française ont engagé une transformation d’ampleur. Modernisation des équipements, captage des poussières et fumées, amélioration de l’ergonomie : retour sur un projet mené avec l’accompagnement technique de la Cramif.

8 minutes de lecture
Delphine Vaudoux - 05/06/2026
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Le Cid, Le Tartuffe, Le Suicidé, Macbeth… c’est ici, à Sarcelles, dans le Val-d’Oise, que tous les décors de ces pièces qui font la renommée de la Comédie-Française voient le jour. Pour cela, les tapissiers, peintres, serruriers, menuisiers… disposent d’espaces de plus de 2 600 m2. « Les plus anciens dataient des années 1970 et les conditions de travail méritaient largement d’être améliorées », évoque Patrick Moch, le directeur technique adjoint, qui, sur ce site de Sarcelles, se définit plutôt comme le coordonnateur technique de tous les métiers du plateau.

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« En 2022, nous avions un gros projet de rénovation thermique des bâtiments de ce site, explique-t-il. En été, il pouvait y faire très chaud, et en hiver très froid… on s’est dit que l’on pourrait en profiter pour rénover aussi l’intérieur des locaux. » Car en plus de qualifier les lieux de passoire thermique, il a alors conscience du fait que les conditions sont insuffisantes pour protéger les salariés des poussières de bois ou des fumées de soudage, sans parler des autres produits chimiques utilisés, de type colle ou résine.

Sa première idée : remplacer les machines les plus vétustes. Pour ce faire, il se rapproche d’autres structures théâtrales, leur rend visite pour connaître leurs choix, et savoir comment elles ont géré la prévention des risques professionnels. « Nous avons une difficulté de taille, partagée avec les autres théâtres réalisant leurs décors, poursuit Patrick Moch : tout ce que nous fabriquons est unique et s’apparente à des prototypes. Nous ne réalisons jamais deux fois les mêmes réglages sur les machines, et certaines peuvent ne pas être utilisées pendant plusieurs mois. » L’équipe des ateliers est constituée d’une trentaine de personnes, aux métiers très différents, la plupart en CDI. Une force mais qui peut aussi être une faiblesse, car le modeste turn-over renforce le côté « on a toujours fait comme ça » et donc complique la prise de conscience de la présence de risques professionnels.

Sans préventeur en interne, une situation qu’il déplore, Patrick Moch se rend compte qu’il manque de connaissances, en particulier sur les normes, la réglementation et les obligations pour satisfaire aux exigences du Code du travail. Il se rapproche donc de la Cramif pour bénéficier d’une aide technique et d’un accompagnement. « Il m’a contactée en envoyant un mail à l’adresse générique de la Cramif du Val-d’Oise, confirme Fanny Denis, contrôleuse de sécurité de la Cramif, en charge du secteur de Sarcelles. J’ai fait une première visite, et j’ai vu qu’il y avait pas mal de choses à améliorer, et aussi que le directeur technique adjoint était demandeur de conseils. » Parti du « simple » remplacement de quelques machines, le projet prend de l’ampleur, beaucoup d’ampleur.

Moderniser la menuiserie

À Sarcelles, il existe une salle fabuleuse, renfermant toutes – soit plusieurs centaines – les maquettes de décors au 1:33e. Au-delà de leur intérêt patrimonial indéniable, ces éléments constituent le point de départ du bureau d’études pour fabriquer le décor d’un spectacle en devenir. « Nous étudions, analysons ces maquettes, imaginées par les metteurs en scène et scénographes, pour les rendre compatibles avec l’alternance du plateau, une spécificité de la Comédie-Française . En effet, nous alternons les spectacles et devons stocker jusqu’à cinq décors sur le site du théâtre, chaque décor étant démonté tous les jours pour laisser la place à une autre pièce », explique Cyril Thébaud, le directeur technique adjoint en charge des études. Tous sont discutés, modélisés en 3D avant d’être conçus dans les différents ateliers.

Du côté de la menuiserie, là où la partie en bois des décors est fabriquée, tout le système d’aspiration des poussières a été remplacé. Les scies et autres machines à découper datant de plusieurs décennies ont laissé la place à une fraiseuse numérique avec aspiration des poussières sur réseau haute pression flambant neuve, particulièrement adaptée aux proto- types – « On peut tout faire avec », s’enthousiasme un menuisier – ainsi qu’à une scie à panneaux entièrement motorisée.

« C’est amusant, se remémore Patrick Moch, car les menuisiers ne voulaient pas de cette scie au début. Nous sommes allés voir un atelier qui en était équipé, et en sortant, ils m’ont demandé s’ils pouvaient encore changer d’avis. » Car ils ont immédiatement compris l’intérêt d’un tel équipement pour la fabrication des planchers notamment. « Ce sont eux les futurs utilisateurs, complète Fanny Denis. Il est donc primordial de les consulter et de les associer lors des choix. »

Pour s’assurer que les nouveaux équipements répondent bien à la réglementation en vigueur – et notamment à la VLEP (valeur limite d'exposition professionnelle) –, la contrôleuse de sécurité a fait intervenir le centre de mesures physiques et le laboratoire de chimie de la Cramif. Leurs rapports, en cours de rédaction, pourraient proposer des améliorations à la scie à panneaux qui est encore au stade de prototype.

De nouveaux équipements pour améliorer les conditions de travail

L’atelier bénéficie aussi de deux préhenseurs pour soulever des éléments de décors. « Ah oui, je m’en sers, réagit Corentin Chidoux, le chef menuisier. Ça nous aide bien pour les éléments les plus lourds qui peuvent atteindre plusieurs dizaines de kilos. » L’ancien dépoussiéreur a été remplacé par un nouveau dépoussiéreur basse pression associé à un dépoussiéreur haute pression, et l’ensemble des poussières de bois sont envoyées vers une presse à briquettes située à l’extérieur du bâtiment.

Dans l’atelier décoration, plusieurs peintres s’affairent sur les décors du prochain spectacle, La Vie parisienne. L’ambiance est feutrée, concentrée, le temps est compté, la date de livraison approchant à grands pas. Dans cet immense espace, l’éclairage a été revu, pour privilégier la lumière naturelle. La peinture utilisée est à base aqueuse, mais l’utilisation de vernis pour certaines tâches nécessite le port d’un masque à cartouche, comme le vernis d’un piano qui sera visiblement partiellement détruit lors des représentations. Des armoires ventilées ont été acquises pour stocker les produits dangereux.

Du côté du ponçage, les appareils sont désormais reliés à un système d’aspiration centralisée haute dépression, qui peut être connecté à l’un des bras d’énergie (électricité, air comprimé, etc.). Pour faciliter la manutention et le stockage des immenses toiles peintes, des porteuses supplémentaires ont été achetées pour éviter de les plier ou de les froisser. À la sculpture, les résultats des tests d'efficacité réalisés par le Centre de mesures physiques sont attendus pour une nouvelle cabine de peinture et une table dotée de dosserets aspirants. « Mais nous ne nous en servons pas au quotidien, insiste Patrick Moch. Il faut sans cesse se remettre à niveau pour s’en servir, d’où l’importance des formations. »

Autre secteur, la serrurerie est peut-être la partie la plus bruyante : on y découpe, assemble et soude le métal, avec une nouvelle presse plieuse numérique et des torches aspirantes. Les soudeurs n’en voulaient pas car ils en avaient testé sans succès… en 2016. « Depuis, on leur a expliqué que des progrès importants avaient eu lieu, souligne Fanny Denis. On leur a dit : 'Testez-en une et on en reparle'. » Ils sont allés voir celles utilisées au théâtre de l’Odéon et ont choisi les mêmes modèles. Quant aux tables de soudure, très pratiques de l’avis de tous, ce sont les mêmes que celles du Théâtre national de Strasbourg. « On gagne en qualité de soudure, en finition et en productivité », résume un serrurier. Un système de ventilation complémentaire a été ajouté pour évacuer les fumées résiduelles. Partout, des tables à ciseaux facilitent le travail à hauteur. « C’est suite au passage de la Cramif, s’amuse Patrick Moch. On a commencé par en acheter trois… nous en sommes à 25 ! »

Une rénovation jusqu'au quai de chargement

Dans l’atelier tapisserie, sont réalisées la découpe, la couture et la rénovation du mobilier. Dans ce vaste espace permettant d'étaler au sol des rideaux de tailles XXL, le parquet a été poncé et revitrifié. Au sol, un immense rideau vert de 12,90 m de long vient d’être déplié. Pas récente mais hyper astucieuse, une trappe a été installée. Pour coudre au niveau du sol, la machine à coudre et le tapissier descendent dans une fosse qui a été rénovée, tandis que le tissu reste au sol. « C’est très pratique, commente une tapissière, de même que les points d’accroches motorisés facilitant la présentation des tissus, certains pouvant atteindre 17 m de long. » Une aspiration avec temporisation est utilisée lors de l'application de colles.

Autour des bâtiments, plusieurs camions stationnent. « Ce sont nos chauffeurs et nos camions, explique le directeur technique adjoint. Ils connaissent bien les lieux. » Il n’empêche, l’ancien quai était dangereux, avec une porte qui s’ouvrait au ras du bord. « J’ai présenté les accidents qui pouvaient survenir avec ce type de 'quai', souligne Fanny Denis. Il a été décidé de le refaire, avec notamment une zone refuge de 50 cm pour éviter l’écrasement d’une personne, un espace pour circuler et un escalier pour y accéder. » Au quotidien, les camions transportent essentiellement les décors et autres accessoires susceptibles d’être réutilisés ou devant être démontés à Sarcelles.

Si beaucoup a été fait depuis 2024 sur ce site pour améliorer les conditions de travail, avec l’aide de la Cramif, Patrick Moch attend les résultats des dernières interventions du Centre de mesures physiques afin de rectifier ou d’améliorer des installations. Il sait néanmoins qu’il devra s’atteler encore à l’ergonomie de certains postes de travail ou encore améliorer les zones de stockage qui s’apparentent à une vaste caverne d’Ali Baba, où « la mémoire des plus anciens est précieuse ».

REPÈRES

• Date de création de la Comédie-Française : 1680

• Une dizaine de nouveaux spectacles chaque année

• Plus de 400 salariés, dont 30 à la fabrication des décors à Sarcelles, et une troupe de 60 comédiens et comédiennes

• Des métiers variés et complémentaires : menuisier, serrurier, machiniste, tapissier, sculpteur…

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