« Pique-Pierre, c’est le meilleur Ehpad ! », lance Nadia Ben Mohamed, une aide-soignante. Et elle sait de quoi elle parle : elle travaille dans cet établissement, situé à Saint-Martin-le-Vinoux, près de Grenoble, en Isère. Pourtant, à la base, Pique-Pierre est un Ehpad comme il en existe beaucoup. D'une capacité de 80 habitants – c’est ainsi que sont désignés les résidents de cet Ehpad –, situé en bordure de l’Isère, il est relativement récent : il date de 2012. Ce qui semble le distinguer particulièrement, c’est qu’au fil des ans, la direction n’a pas hésité à écouter ses salariés et à leur donner de l’autonomie pour améliorer leurs conditions de travail.
En 2018, l’Ehpad de Pique-Pierre est ciblé TMS Pros par la Carsat Rhône-Alpes parmi d'autres établissements du département. « C’est l’un des onze Ehpad de la Mutualité française de l’Isère (MFI), explique Stéphane Roberget, contrôleur de sécurité à la Carsat. J’ai fait le choix de tous les associer à cette démarche, pour qu’ils puissent avancer ensemble. » Jean-Pierre Danger, le directeur de l’Ehpad, l’avoue sans détour : lorsque le contrôleur est venu lui présenter la démarche et l’inciter à y participer, ça ne lui a pas fait plaisir, car il avait déjà le sentiment de bien faire. Des questionnaires existaient, ainsi que des temps d’observation et d’échanges. « Je lui ai répondu qu’il fallait qu’il s’appuie sur ce qui était déjà initié au sein de son établissement », commente le contrôleur de sécurité.
La période de Covid bouscule un peu les projets, puis Sandrine Caroly, professeure en ergonomie à l’université Grenoble-Alpes, dont des étudiants étaient déjà intervenus pour de courtes durées dans l’Ehpad, propose au directeur d’accueillir une doctorante, Sandra Poncet, pendant trois ans, de 2021 à 2023. Son sujet de thèse porte sur « la construction des marges de manœuvre durant l’activité de soins : un enjeu de prévention des TMS chez les aides-soignantes dans les Ehpad ». Sur les 45 équivalents temps plein (ETP), l’établissement compte 18,5 ETP aides-soignants et 13 ETP auxiliaires de vie. « Il s’agissait d’analyser des situations de travail de leur quotidien, en se basant sur le travail réel, aussi bien visible qu’invisible, ainsi que sur les marges de manœuvre dont disposent les aides-soignants, un métier particulièrement touché par les TMS », explique Sandrine Caroly.
Modifier les horaires de travail
À l’issue des phases d’observations, des questionnements émergent : pourquoi procéder de telle façon ? Que faire lorsqu’un habitant est réfractaire à la toilette ? Comment gérer des relations tendues avec la famille ? Comment réagir lorsqu’un résident est violent ?… « Pour bien comprendre le travail de l’aide-soignant, il faut partir du fait que chaque habitant est unique, donc chaque situation de travail est unique », insiste Marylène Agostiniano, cadre de santé, qui connaît particulièrement bien le métier puisqu’elle-même est une ancienne aide-soignante.
Le temps du repas de midi en unité psychogériatrique (UPG) 2, par exemple, est identifié comme délicat : deux soignantes pour faire déjeuner quatorze habitants, c’est insuffisant. Surtout quand certains déambulent, d’autres sont agités, ou ont besoin d’aide pour manger. Assez vite arrive, dans la discussion avec les aides-soignants, le sujet de l’organisation des temps de travail. Certains émettent la volonté de modifier les horaires et de travailler dix heures quotidiennement, au lieu de sept. « Pour ma part, j’étais contre », reconnaît le directeur. Ce thème revenant sur la table, il entend les arguments et propose de tester des horaires de travail, sans moyen supplémentaire, sur une UPG.
Il procède à des calculs : dans une UGP, il dispose de quatre personnes, soit 28 h de travail journalier. Avec deux personnes de 6 h 30 à 14 h et deux personnes de 13 h 30 à 21 h. Or il était apparu, au cours des discussions, qu’il n’était pas nécessaire d’avoir deux personnes de 6 h 30 à 7 h 30, ni deux de 20 h à 21 h. C’est ainsi qu’a été testé, en 2023, avec succès, le planning suivant : 2 x 10 h et 1 x 8 h (de façon à avoir toujours trois personnes lors du repas à midi, et une seule personne tôt et tard) par jour. Très appréciée par les soignants, cette organisation a, depuis, été progressivement étendue aux autres unités.
Moins de stress
Il est midi justement, nous nous rendons dans l’une des deux UPG de l’Ehpad. L’ambiance est particulièrement calme, une aide-soignante aide un monsieur à manger, une autre apporte des assiettes, tandis qu’une troisième passe auprès de chacun pour l’aider si besoin. L’espace a été réaménagé pour laisser assez de place pour évoluer autour des tables, et faciliter le travail des soignants… Nous nous rendons dans l’autre UPG : l’éclairage a été revu pour être plus chaleureux, une habitante déambule, à la recherche de son gilet, tandis qu’un autre nous interpelle. Là encore, l’ambiance est détendue, apaisée, à la fois du côté des habitants et des soignants.
Le repas se termine, deux soignantes finissent de débarrasser, tandis qu’une autre se charge d’accompagner une habitante vers le coin télévision. « Avec cette organisation, je ne stresse plus pour finir les toilettes le matin, car je sais que je suis encore là dans l’après-midi », explique Hanane Gouri, aide-soignante en UPG. « Cela fait partie du travail réalisé sur les marges de manœuvre, renchérit Marylène Agostiniano. Si un habitant est réfractaire à la douche, ce n’est pas grave. On repasse plus tard ou on demande à une collègue d’essayer de le convaincre. » « Certaines personnes aiment prendre leur douche le soir, d’autres le matin, complète Noémie Petit, psychologue. Pourquoi n’en tiendrions-nous pas compte lorsque la personne arrive dans l’Ehpad ? »
Les analyses de situations de travail, leur mise en discussion, le travail sur le collectif de travail et le travail collectif, le matériel, les relations avec les familles… ont aussi donné lieu à des formations réalisées sur mesure par Marylène Agostiniano et Noémie Petit. « L’idée, c’était de dire : vous faites déjà très bien, mais n’y aurait-il pas moyen de faire autrement, sous un autre angle, avec une autre organisation ? Des protocoles existent, mais autorisez-vous à en sortir. » Des exemples ? Pourquoi réaliser la toilette d’une personne forcément devant le lavabo si celle-ci n’a pas envie de quitter son fauteuil ? Pourquoi ne pas se servir du fauteuil électrique de douche pour réaliser d’autres soins ?
« Lors de formations, on met les aides-soignants en situation pour qu’ils prennent la place de l’habitant », explique Marylène Agostiniano. « J’ai dû jouer le rôle d’une personne âgée agressive qui n’acceptait pas d’être changée… j’ai compris ce qu’elle pouvait ressentir », remarque Nora Moumene, une aide-soignante en UPG. Mais où s’arrête la marge de manœuvre ? « Le cadre existe, l’objectif commun est défini, et il y a des limites à ne pas dépasser, elles sont clairement établies comme le respect de l’habitant, le respect de ses collègues, et le respect des familles », souligne Jean-Pierre Danger. « Lors des formations, on apprend, mais surtout on apprend à se remettre en question », constate Diletta Maggio, auxiliaire de vie en unité classique.
S’inspirer sans dupliquer
« Je crois que lorsque nous nous sommes lancé dans cette démarche, il y a eu une convergence d’acteurs, entre les équipes, la Carsat et le travail universitaire, insiste le directeur. C’est pour cela que ça a marché. » « J’aimerais pouvoir dupliquer ce qui se passe ici dans d’autres établissements de la MFI, pointe Jérôme Nogier, chargé de prévention des risques à la MFI. Mais cela me semble difficile, car cette convergence est unique. En revanche, je souhaiterais que d’autres s’en inspirent. » « On peut transférer une démarche, mais pas les habitants, ni le personnel, le matériel ou l’espace… c’est la limite », constate Sandrine Caroly qui souligne également l’importance de libérer du temps pour permettre aux personnes d’échanger, de se former.
Au-delà du ressenti de chacun – « ça va beaucoup mieux », dira Nadia Ben Mohamed, « j’ai moins mal au dos » lancera Nora Moumene –, il y a des signes qui ne trompent pas : le personnel est particulièrement stable et l’Ehpad n’a qu’un demi-ETP à pourvoir. De plus, de 22 accidents du travail en 2018, l’établissement est passé à une moyenne de deux par an ces dernières années. Et Stéphane Roberget de conclure, en citant Mark Twain : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. »
FICHE D'IDENTITÉ
Nom : Ehpad Pique-Pierre (membre du groupe de la Mutualité française iséroise)
Lieu : Saint-Martin-le-Vinoux (Isère)
Activité : établissement d’accueil de 80 personnes âgées dépendantes
Effectif : 45 équivalents temps-plein, dont 18,5 ETP aides-soignants et 13 ETP auxiliaires de vie
