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Exposition sonore

Casques à conduction osseuse au travail : une technologie à évaluer

Plébiscités dans le sport et les loisirs, les casques à conduction osseuse suscitent un intérêt croissant en milieu professionnel. Mais leur utilisation au travail soulève de nombreuses questions en matière de prévention des risques auditifs, d’évaluation de l’exposition sonore et de conformité réglementaire. À ce jour, aucune règle spécifique n’encadre ces dispositifs, encore insuffisamment documentés sur le plan technique et sanitaire.

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Lucien Fauvernier - 10/02/2026
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Vue d'un salarié équipé d'un casque à conduction osseuse.

« Courez en musique sans vous couper du monde extérieur. » Les différents slogans de fabricants pour promouvoir les casques à conduction osseuse ciblent volontiers les sportifs et notamment les amateurs de footing. La promesse est claire : pouvoir écouter de la musique ou un podcast tout en restant à l’écoute des bruits ambiants, de la circulation, des autres piétons… puisque le casque à conduction osseuse ne vient pas obturer l’oreille.

L’ostéophonie ou conduction osseuse désigne le phénomène de propagation du son jusqu'à l'oreille interne via les os du crâne. Une technologie qui peut sembler moderne, compte tenu de l’apparition relativement récente sur le marché des casques grand public reposant sur ce principe, mais qui est en réalité plus ancienne : les premiers essais d’appareils auditifs à conduction osseuse, dans un but de traitement de la surdité avec, par exemple le dentaphone, datent du XIXe siècle. Il s'agissait alors d'une prothèse constituée d'une membrane fixée au bout d’une tige dont l’autre extrémité était tenue entre les dents. Les sons étaient ainsi transmis des dents à l’oreille interne par conduction osseuse. Les premiers casques à conduction osseuse modernes, en 2008, étaient encore filaires et réservés à quelques geeks férus de nouvelles technologies. Aujourd'hui, ils se déclinent sans fil à des prix allant de 25 euros à plus de 300 euros pour le haut de gamme. Dans un cadre de vie privée, lors d'activités sportives ou tout simplement en marchant dans la rue, l’idée de continuer à entendre les sons émis par le casque et ceux de son environnement lorsque l’on s'en sert peut sembler pertinente en termes de sécurité.

En revanche, la question de leur intérêt peut se poser dans le cadre professionnel. « Ils permettent de réaliser plusieurs choses à la fois, estime Nicolas Trompette, expert d’assistance-conseil au laboratoire Acoustique au travail de l’INRS : suivre des instructions communiquées par le casque ou prendre des consignes, tout en restant connecté à son environnement, avec la possibilité d'entendre un signal d'alarme, une alerte d'un collègue à proximité ou encore un bruit annonçant un danger. » L'oreille reste disponible pour percevoir des sons extérieurs, ce qui représente une vraie sécurité. « Toutefois, les fabricants mettent en avant la modalité de transmission par conduction osseuse mais en aucun cas celle-ci n’est exclusivement osseuse, nuance Nicolas Trompette. Il y a toujours une émission sonore, mais à des niveaux plus faibles que dans un casque classique. »

Un manque de données techniques et des difficultés d’évaluation du niveau sonore

Dans le domaine professionnel, de plus en plus d’entreprises s’intéressent à ce type de casque, notamment en complément du port de bouchons d’oreilles. « Nous avons reçu de nombreuses questions autour de l’utilisation de ces casques en situation de travail, détaille Patrick Chevret, responsable du laboratoire Acoustique au travail de l’INRS. Ils peuvent sembler être une bonne option, pratique et économique, par exemple pour les salariés équipés de bouchons d’oreilles qui doivent pouvoir communiquer. » Problème pour l’expert : « La seule chose que nous savons sur ces casques, c’est que nous ne savons… presque rien. » En effet, les fabricants sont peu diserts sur les spécificités techniques de leurs produits.

« Il y a donc la question de la transmission qui, comme nous l’avons évoqué, est peu probablement entièrement réalisée par conduction osseuse : la preuve est que l’on entend généralement le son même lorsque le casque n'est pas sur le crâne, c’est donc qu’il y a de la transmission aérienne comme dans un casque classique, explique Nicolas Trompette. Ensuite vient la problématique du niveau sonore : une partie du son est transmise directement par les os du crâne, et non par l’air, ce qui rend impossible la mesure précise du volume sonore à l’aide des techniques microphoniques classiques. Le problème majeur que pose le fait de ne pas pouvoir mesurer le niveau sonore délivré est que cela rend impossible l’évaluation de l’exposition sonore due au casque lorsqu’il est utilisé à fort niveau d’écoute dans des environnements sonores élevés. Il n’est pas non plus possible d’imposer une limitation du niveau puisqu’on ne le connaît pas. Ainsi, les entreprises utilisatrices ne peuvent pas toujours remplir leur obligation réglementaire d’évaluation d’exposition au bruit quand celle-ci se révèle obligatoire. »

Pourquoi privilégier des casques certifiés en milieu professionnel

Pour répondre à cette problématique, le laboratoire Acoustique au travail vient de démarrer une étude visant à développer une méthodologie fiable d’évaluation du niveau sonore délivré par un casque d’écoute à conduction osseuse. L’objectif est d’inciter les fabricants à mesurer et à déclarer la sensibilité de leurs produits. Dans cette attente, les experts appellent les entreprises à bien identifier leurs besoins et à s’orienter vers des solutions auditives qui permettent l’évaluation de l’exposition sonore. « Nous avons été sollicités à plusieurs reprises par des centres d’appels. C’est un paradoxe, car ces casques ne présentent aucun intérêt pour ce type d’activité. En effet, ils laissent l’oreille ouverte et n’apportent donc aucun gain sur la gêne liée à l’environnement sonore. Ils peuvent même dégrader légèrement l’intelligibilité, leur qualité sonore étant a priori moins bonne. Ces demandes apparaissaient plutôt liées à l’attrait de la nouveauté, un engouement qui semble être rapidement retombé – bien qu’il perdure dans quelques centres d’appels », explique Nicolas Trompette.

Pour les travailleurs en environnements bruyants ayant besoin d’être en communication, les experts renvoient vers des bouchons ou des casques équipés de récepteurs/émetteurs. « Les fabricants de protections auditives proposent des modèles pour l’écoute seule ou communicants certifiés suivant les normes EN 352, précise le responsable de laboratoire. Certains sont limités en niveau sonore, garantissant l’absence d’exposition sonore même pour 8 h d’utilisation. »

CASQUE À CONDUCTION OSSEUSE : UNE ÉTUDE POUR UNE UTILISATION EN SÉCURITÉ

L’étude menée par le laboratoire « acoustique au travail » de l’INRS combine des méthodes médicales standardisées et des tests perceptifs précis pour :

- mesurer le seuil d’audition avec des casques à conduction osseuse,

- évaluer subjectivement leur volume sonore par balance avec un casque,

- établir, pour les fabricants, un protocole fiable et facilement reproductible d’évaluation du niveau sonore délivré par un casque d’écoute à conduction osseuse

Les premiers résultats d’expériences menées sont attendus d’ici fin 2026. Ces derniers permettront de mieux encadrer l’usage et l’évaluation des casques à conduction osseuse, notamment en matière de volume sonore et de prévention des risques auditifs.

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