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L'invitée du mois

Florence Chappert : « L’approche sexuée des risques profite à tous »

Présente depuis 2014 dans le Code du travail, l’évaluation des risques professionnels en tenant compte de « l’impact différencié de l’exposition aux risques en fonction du sexe » est une obligation encore peu mise en œuvre par les entreprises. Pour Florence Chappert, coordinatrice du projet « Genre, égalité, santé et conditions de travail » à l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact), il s’agit de rendre la prévention plus efficace en l’adaptant aux expositions réelles et différenciées des travailleuses et des travailleurs.

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Lucien Fauvernier, Damien Larroque - 23/03/2026
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Portrait de Florence Chappert.

Travail & Sécurité. Pourquoi introduire le paramètre du sexe dans les démarches d’amélioration des conditions de travail ?

Florence Chappert. Selon les statistiques de sinistralité de la Caisse nationale d’assurance maladie, les accidents du travail (AT) ont baissé de 25 % entre 2000 et 2023. Mais cette réduction cache une réalité plus nuancée car s’ils ont bien diminué de 40 % chez les hommes, ils ont grimpé de 26 % chez les femmes. D’autres indicateurs de santé au travail sont, eux aussi, défavorables aux femmes. Par exemple, leur sur-représentation dans l’absentéisme pour maladie, sans lien avec la parentalité, mais aussi dans certaines pathologies professionnelles (troubles musculosquelettiques (TMS), dermatoses, dépressions). Un constat d’autant plus alarmant que la reconnaissance de certaines affections féminines restent sous-évaluée, comme le cancer du sein qui ne dispose pas, contrairement au cancer de la prostate, d’un tableau de reconnaissance en maladie professionnelle. 

Quelles sont les différences entre les femmes et les hommes en matière d’exposition aux risques professionnels ?

F. C. Premièrement, les unes et les autres ne sont pas confrontés aux mêmes conditions de travail, notamment à cause de la répartition extrêmement sexuée des métiers et des postes dans les entreprises. À titre d’exemple, les tâches nécessitant une force physique importante sont généralement confiées aux hommes tandis que les plus minutieuses reviennent aux femmes. On constate aussi au cours de nos études que ces dernières endossent plus régulièrement des fonctions comportant des activités à dominante relationnelle ou émotionnelle, comme dans les secteurs de la santé ou encore de l’action sociale, qui les exposent davantage aux risques psychosociaux (RPS). Les femmes sont également les premières victimes des violences sexistes et sexuelles. Le second aspect sont les spécificités biologiques propres à chacun des deux sexes. Elles ont pour conséquences des effets différents sur la santé, en réaction à des risques identiques. Ainsi, le travail de nuit augmente le risque de cancer du sein chez la femme ; celle-ci a en moyenne deux tiers de la force musculaire masculine, ce qui rend vite le port de charges plus à risque ; comme en a fait état la revue Hygiène & sécurité du travail de l’INRS, les expo­sitions à des produits chimiques peuvent conduire à des pathologies hétérogènes selon le sexe…

Florence Chappert en situation d'interview.

Pourquoi ces variations ne sont-elles pas déjà prises en compte dans la prévention ?

F. C. Si les femmes enceintes ou allaitantes bénéficient d’une attention particulière face à certains types de risques, le reste du temps, les risques professionnels auxquels les femmes sont exposées demeurent, eux, largement invisibilisés. C’est ce que montrait l’état de l’art des recherches sur la santé des femmes au travail que nous avons menées en 2009, lesquelles mettaient en évidence le manque d’études consacrées à ces questions. En outre, force est de constater que les organisations de travail et politiques de prévention sont conçues au masculin, sans prendre en compte les différences morphologiques et physiologiques de chacun des sexes. Dans nombre de TPE et PME de l’industrie ou de la logistique, les postes masculins sont généralement bien définis et font l’objet d’une analyse des risques et de mesures de prévention. En revanche, les postes à dominance féminine, plutôt administratifs, mélangent tâches de secrétariat, d’accueil, de services généraux allant jusqu’à de l’entretien et de la petite maintenance. Leurs contours sont souvent flous et ne bénéficient pas de la même attention en matière de préservation de la santé… Les données de la Dares montrent que dans les métiers très féminisés de service, les salariées sont exposées à sept facteurs de risques sur huit , contre seulement quatre pour les métiers masculinisés et ouvriers. Autre exemple, avec le travail que nous avons mené auprès de La Poste au milieu des années 2010. Un fort absentéisme des factrices nous a conduit à analyser les caractéristiques des tournées : distance à parcourir, quantité de courrier à distribuer, poids à porter…. Il est apparu que celles-ci étaient calibrées pour un homme jeune en bonne santé. 

L’organisation que vous décrivez est aussi problématique pour les hommes plus âgés…

F. C. C’est vrai, mais à La Poste, il y avait une porte de sortie, ou tout du moins une occasion de s’adapter en réduisant les contraintes. En effet, le système de l’ancienneté permettait de choisir les tournées moins difficiles, or les femmes étaient recrutées plus tardivement, après une maternité, par exemple. Cela met en lumière un autre aspect défavorable aux femmes : leurs parcours professionnels sont moins évolutifs que ceux de leurs collègues masculins, ce qui engendre plus d’usure… Ainsi, dans l’industrie, à l’inverse des hommes dont l’organisation favorise l’évolution vers des fonctions comme conducteur de chaîne ou chef d’équipe, les femmes restent plus souvent cantonnées à des postes d’entrée dans l’entreprise, impliquant des gestes répétitifs tout au long de leur carrière. Résultat, celles-ci sont plus susceptibles de développer des TMS. Il s’agit donc de faire un pas de côté dans le paradigme de l’égalitarisme pour aller vers plus d’équité en repensant l’organisation et la répartition du travail, les mobilités professionnelles, mais aussi en adaptant les matériels, en enrichissant la gamme des équipements de protection individuelle (EPI) pour convenir aux corps féminins, et plus largement en adaptant le matériel aux différentes morphologies (taille, corpulence, etc.).

Devoir adapter les conditions de travail en tenant compte du sexe des travailleurs ne risque-t-il pas de nuire à l’employabilité féminine ? 

F. C. En fait, c’est déjà le cas ! La discrimination est encore bien présente en France. Dans nombre de postes, les femmes ne sont pas recrutées car on considère que certaines conditions ou certains rythmes de travail sont trop durs pour elles. Pourtant, les employeurs s’aperçoivent vite que recruter des hommes qui ne restent pas en poste nest pas la solution. L’inadaptation de leurs conditions de travail les privent non seulement de personnel, mais pénalisent aussi à terme les hommes en matière de santé. Les actions menées à la suite d’une évaluation différenciée des risques selon le sexe sont aussi utiles aux hommes. Par exemple, s’aligner sur la norme européenne en matière de limite recom­mandée de port de charges, c’est-à-dire 15 kg au lieu de 25 pour les femmes et 55 pour les hommes en France, bénéficierait à toutes et tous. C’est un argument fort à l’heure où, depuis la Covid, l’absentéisme explose. Il y a donc un vrai enjeu pour les entreprises à améliorer les conditions de travail. Nous sommes aujourd’hui à un tournant, tout comme c’était le cas il y a quinze ans sur la question des RPS. Le monde professionnel commence doucement à prendre conscience du sujet de la santé féminine au travail. Il s’agit maintenant de dépasser la focalisation sur la ménopause ou le congé menstruel, qui constituent de vrais enjeux de maintien en emploi, mais qui ouvrent rarement le débat dans toute son ampleur sur l’amélioration pérenne des conditions de travail des femmes. Cela suppose de prendre en compte cette question du sexe dès l’évaluation des risques, d’inscrire les différences sexuées dans le document unique d’évaluation des risques professionnels  et de favoriser ainsi l’émergence et la mise en œuvre de mesures de prévention réellement efficaces pour toutes et tous. En bref, adapter le travail aux hommes… et aux femmes ! 

REPÈRES

  • 1985. DESS psycho-sociologie des organisations puis ingénieure procédés chez Rhône-Poulenc à Vitry-sur-Seine.
  • 1990. consultante en gestion RH pour plusieurs entreprises au Maroc
  • 2008. en charge de la problématique genre et conditions de travail à l’Anact
  • 2022. responsable de la Mission égalité intégrée à l’Anact et pilote des actions égalité QVCT du Plan santé travail n°4
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