« Dire que gamins, on sautait à pieds joints dans les tas d’amiante provenant de cette usine… » Il fait nuit noire, les préparatifs sont en cours pour l’intervention qui va avoir lieu sur l’ancienne usine d’amiante de Haute-Corse, quand l’un des habitants de Canari se confie à nous. C’est en bordure de l’unique route d’accès au Cap Corse, sur la commune de Canari, que se situent les bâtiments de cette ancienne usine exploitée entre 1948 et 1965 par la Société minière d’amiante (SMA). Depuis, les murs sont restés en place. Devant les risques encourus par leur délabrement, l’Ademe a été missionnée par l’État pour conduire des opérations de mise en sécurité. Un chantier colossal, à réaliser dans un temps contraint – entre octobre 2025 et mai 2026 –, tout en prenant en compte les importants risques liés à l’amiante. Sans oublier les particularités propres au lieu en lui-même : un terrain particulièrement pentu, et en bordure de la route RT 80.
Début janvier 2026, après une interruption pendant la période de Noël, le chantier reprend. Ce soir, la route sera fermée. Toute la journée, les brumisateurs ont été à l’œuvre pour rabattre les mises en suspension et imprégner les matériaux afin de réduire les empoussièrements lors du démantèlement de la structure. Les ouvrants donnant sur la RT 80 ont été préalablement obturés pour limiter les projections vers la route. Des zones vertes et des zones rouges (correspondant à la présence possible d’amiante) ont été clairement définies : la route, tant qu’elle n’est pas fermée à la circulation, et sa partie aval sont en vert. Les bâtiments de l’ancienne usine sont en zone rouge, ainsi que toute la colline derrière elle. Quant à la route, elle passera en rouge lorsque les engins entreront en action dans la nuit.
Des interventions de nuit pour sécuriser une zone amiantée
L’Ademe a obtenu l’autorisation exceptionnelle de fermer la route pendant dix nuits, de 21 h à 6 h, afin de démanteler les bâtiments les plus proches de la RT 80 en sécurité. Il est 21 h, la route est coupée à la circulation à l’aide de feux tricolores et d’un homme trafic positionné à chaque extrémité du tronçon qui fait près d’un kilomètre. Les opérateurs – et les observateurs – arrivent. Le brief des travaux à effectuer a eu lieu dans la base vie proche de la mairie de Canari. Le conducteur de pelle, l’opérateur chargé de déplacer le tuyau d’arrivée d’eau et d’éclairer le chantier ainsi que le chef de chantier prennent le temps de positionner correctement les puissants spots devant éclairer le chantier, et à installer des tapis pour protéger la route des chenilles de la pelle. Quant à la route, elle ne passera en zone rouge que lorsque la pelle entrera en action.
Une fois que tout est calé, les opérateurs vont enfiler leur tenue « amiante », combinaison de type 5, masque à ventilation assistée, chaussures de sécurité, gants, casque. À partir du moment où ils sont équipés, le temps de la vacation est comptabilisé et n’excédera pas deux heures. « Avant de prendre possession de sa pelle, le conducteur a activé avec une télécommande la mise en surpression de sa cabine, pour limiter la pollution de l’habitacle, souligne Bruno Breyton-Perfetti, contrôleur de sécurité à la Carsat Sud-Est. De plus, pour arriver sur le lieu d’intervention, les opérateurs se déplacent avec un 4 x 4. Dans ce véhicule, le conducteur de pelle porte une sur-combinaison bleue et des surchaussures qu’il enlève juste avant d’entrer dans la cabine de la pelle, de façon à la maintenir la plus propre possible... il garde néanmoins son masque. »
L'AVIS D'EXPERT DE...
Laurent Roubin, ingénieur-conseil et référent amiante à la Carsat Sud-Est
« Dès la connaissance du projet, un échange a été organisé avec l’Ademe, représentée par Pierre Vignaud. L’agence s’est inscrite dans une démarche de transparence totale, en partageant toutes les données disponibles et en facilitant nos interventions. Lors de la présélection des groupements candidats, nous avons conduit, en coordination avec l’Ademe, des réunions afin de préciser les exigences opérationnelles (mur rideau d’eau pour abattre les poussières, port obligatoire d’un appareil de protection respiratoire pour les conducteurs d’engins avec cabine maintenue en surpression durant les phases de démolition, etc.). Après la sélection du groupement, une réunion de coordination technique a été organisée avec les entreprises et en janvier une visite de terrain a permis de vérifier l’intégration de ces préconisations. L’Ademe et le mandataire du chantier ont fait preuve d’une grande transparence, rendant possible une maîtrise rigoureuse du risque amiante et un accompagnement optimal. »
La pelle entre en action. Le conducteur est guidé au talkie-walkie par le chef de chantier resté en contrebas de la route. Les brumisateurs sont toujours en action et, à l’extrémité de la pelle, une brumisation « à la source » est également mise en marche. Deux travées de deux rangées de fenêtres de l’ancienne usine ont été déconstruites la veille, deux autres doivent l’être durant cette soirée. La pelle, avec son bras de 26 mètres prolongés par un outil de 4 mètres, grignote et fait tomber des pans de mur de l’ancienne usine. Le conducteur de la pelle parvient à faire en sorte que les gravats tombent du côté de la colline et non sur la route qui reste cependant arrosée.
« L’eau est un vrai sujet sur ce type de chantier : on ne peut pas pomper ni rejeter de l’eau de mer car elle serait trop corrosive pour le sol. Pour ne jamais manquer d’eau, plusieurs réserves représentant près de 3 000 m3 cumulés ont été constituées. Au cas où la source captée en amont se tarirait, ces réserves nous permettraient d’assurer 20 jours de brumisation », explique Pierre Vignaud, chef de projet sites et sols pollués à l’Ademe.
Un chantier de dépollution sous haute surveillance environnementale et sanitaire
Une fois leur vacation terminée, après environ 1 h 45 en zone rouge, les opérateurs refont le trajet inverse en 4 x 4. Ils se dirigent vers la passerelle qui permet d’accéder aux unités de décontamination. Mais juste avant, ils procèdent à une douche rapide sur leurs combinaisons, pour enlever le plus gros des poussières. Dans l’une des trois unités de décontamination, ils commenceront par prendre une douche entièrement équipés, et enlèveront ensuite leur équipement, hormis le masque, dans un autre compartiment avant de se doucher à nouveau. Ce n’est qu’alors qu’ils pourront oter leur masque puis enfiler des vêtements propres pour se restaurer et se réchauffer. Car en ce mois de janvier, il ne fait pas chaud. L’opération sera renouvelée trois fois pendant la nuit…
Tous les mardis, une réunion de chantier a lieu. « C’est un marché de 6,5 millions d’euros, avec un objectif de résultat. Je viens tous les mardis pour suivre ce chantier hors norme et rester au courant de ce qui se passe. Même si les entreprises du groupement travaillent bien, il est indispensable que le maître d’ouvrage soit régulièrement présent », insiste Pierre Vignaud.
Après l’intervention des pelles, les gravats de démolition seront stockés et tassés, puis recouverts d’une couche des terres inertes. Le site fera l’objet d’une surveillance après la fin du chantier, prévu le 31 mai 2026. « Pour ma part, conclut l’habitant de Canari rencontré ce soir-là, je suis content que cette verrue disparaisse du paysage. »
VÉRIFIER L'EFFICACITÉ DES MESURES DE PRÉVENTION
Des mesures d’empoussièrement sont régulièrement réalisées. Le soir de notre venue, une quinzaine d’enregistrements ont été effectués pendant quatre heures, autour du chantier, dans les vestiaires, sur les opérateurs. « Toutes les mesures environnementales affichent des résultats inférieurs à 5 fibres/litre, remarque Anita Romero-Hariot, experte d’assistance-conseil à l’INRS. Cela prouve que la brumisation et la fermeture des ouvrants du bâtiment sont efficaces pour contenir la contamination dans la zone de travaux. De plus, les protections individuelles utilisées sont adaptées au regard des résultats des prélèvements sur opérateurs. »