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Sites et sols pollués

Préserver le patrimoine tout en protégeant la santé des archéologues

Certains archéologues interviennent lorsque des travaux sont susceptibles de détruire des vestiges archéologiques, avec pour mission de mettre au jour et d’inventorier des lieux ou du mobilier. Leurs missions les amènent à intervenir partout en France métropolitaine et outre-mer, éventuellement sur des sites pollués et donc à être exposés à toutes sortes de composants chimiques. La preuve, avec le chantier en cours sur la citadelle d’Ajaccio, en Corse-du-Sud.

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Delphine Vaudoux - 27/04/2026
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Vue d'une situation de travail sur site pollué.

Lors de sa construction, au XVe siècle, la forteresse d’Ajaccio est décrite comme « inviolable, pensée pour repousser les ennemis, avec son architecture militaire typique des Génois ». Pour l’heure, ce sont plutôt des barrières et des rubalises qui en interdisent l’accès, car elle fait l’objet de travaux de grande ampleur. La ville d’Ajaccio a pour ambition de la transformer « en un lieu vivant, animé toute l’année ». Des travaux qui affectent notamment son sous-sol, potentiellement porteur d’histoire. Et lorsqu’un projet d’aménagement risque de détruire des vestiges archéologiques, l’État demande à l’aménageur de faire réaliser une fouille archéologique préventive.

La Scop Hadès, spécialisée dans l’archéologie préventive, a été mandatée par la SPL Ametarra - Société publique locale d’aménagement du territoire ajaccien. Le marché, établi sous forme d’accord-cadre, permet de rendre des archéologues disponibles pour des périodes d’intervention, suivant l’avancée des travaux qui vont s’échelonner jusqu’en 2030. « Notre objectif est de sauvegarder, au moins numériquement, l’architecture militaire de la période génoise. On y trouve des éléments de maçonnerie, d’infrastructures, mais aussi des os d’animaux, des céramiques, des éléments métalliques… Tout ceci est étudié, daté pour nous permettre de reconstituer les couches archéologiques », explique Quentin Baril, archéologue et chef de projet chez Hadès.

Mais le sous-sol de la citadelle, qui, jusqu’en 2019, était un site militaire dans lequel des munitions notamment étaient stockées, renferme des métaux lourds. « Lors de la consultation, le diagnostic pollution, qui mentionnait la présence de mercure, de cuivre, de zinc et de plomb, faisait partie des pièces du marché, détaille Gaëlle Soulard, logisticienne pour l’agence Méditerranée d’Hadès et référente environnement. Nous en avons tenu compte pour répondre à l’appel d’offres et ensuite nous organiser pour que nos agents ne soient pas exposés. »

Protocoles de sécurité et équipements de protection sur sites pollués

Hadès compte plus de 80 personnes, dont 70 archéologues et spécialistes, parmi lesquels deux référents santé sécurité. « Sur ce chantier, on a des risques classiques (travail à proximité d’une pelle mécanique, coactivité, manutention), mais la présence de métaux lourds nous a incités à travailler étroitement avec les référents santé sécurité au travail (RSST), afin de définir des protocoles – organisation du travail, base vie, EPI », poursuit Gaëlle Soulard. « Ça n’est pas tous les jours que nous sommes confrontés à de tels risques, complète Frédéric Mercier, RSST. Nous avons donc pris contact avec l’INRS, la Carsat Sud-Est et le service de prévention et de santé au travail pour être accompagnés. »

ET APRÈS ?

Dans un bâtiment désaffecté de la citadelle, du côté pollué, des bacs plastiques alignés renferment le mobilier découvert par les archéologues. « Un protocole a été mis en place : le mobilier est lavé à l’eau sur place. Les éléments métalliques risquant de ne pas supporter l’eau sont nettoyés avec un mélange d’éthanol et d’eau déminéralisée, explique Quentin Baril, archéologue et chef de projet. L’objectif étant d’enlever le plus de poussière possible… on les laisse ensuite sécher à l’air libre dans le local avant de les conditionner dans des sacs plastiques neufs que l’on referme et que l’on met ensuite dans des bacs neufs stockés dans des espaces non souillés. » Chacun comprend une fiche de suivi décrivant le mobilier découvert, le lieu et le protocole associé. Sur les bacs, des étiquettes mentionnent : « Les éléments de ce contenant proviennent d’une opération menée en milieu pollué. Avant de les manipuler, veuillez vous renseigner sur le protocole et les EPI à utiliser ». Des réflexions sont en cours avec les acteurs du secteur pour définir ensuite des protocoles communs.

Les responsables d’Hadès ont informé les salariés potentiellement exposés aux risques. Parmi les sujets importants, les conséquences potentielles sur la santé de la présence de métaux lourds, notamment en cas de projet d’enfant, que ce soit pour les hommes ou les femmes. Les contraintes liées à l’éloignement et à l’insularité de la Corse sont aussi abordées. « Les RSST écrivent les protocoles à suivre, les risques, et le suivi médical qui en découle. Puis on échange à partir de ce document », commente le chef de projet. Concernant le suivi médical, une prise de sang est réalisée sur chaque archéologue avant le début de son intervention, un mois après, et en fin d’intervention, afin de doser la plombémie. Enfin, l’équipe, ainsi que les sous-traitants de la Scop comme les topographes, sont informés des protocoles à suivre et des EPI à porter.

Ainsi, la base vie a été installée par l’aménageur dans l’un des bâtiments de la citadelle. Elle comprend deux zones vestiaires, l’une pour les vêtements propres (séparée femmes-hommes) et l’autre pour les vêtements souillés, deux douches séparant les deux zones. Un vaste espace sert de salle de pause et de restauration. Avant d’entrer en zone potentiellement polluée, Quentin Baril et Lou-Anne Mathieu, les deux archéologues, s’équipent d’une combinaison, d’un masque FFP3, de bottes et de gants.

Gestion post-fouilles et prévention des risques chimiques

« On met un masque FFP3 quand on ne va pas dans les zones confinées. Si on est amenés à intervenir en zone confinée, on s’équipe d’un masque à ventilation assistée », remarque Quentin Baril. Ils prennent un seau, une balayette et une truelle pour détourer et nettoyer les vestiges archéologiques dégagés par une pelleteuse. Lorsque les éléments découverts sont dignes d’intérêt, ils sont identifiés, mis de côté, puis rangés dans une pièce de la citadelle à disposition. Ici, pas de papier, mais une tablette qui sera essuyée à la lingette en fin de journée.

Vue d'une situation de travail sur site pollué.

« La phase de post-fouilles comporte également des risques, souligne Laura Deye, responsable de l’agence Méditerranée Hadès. Car les éléments trouvés sont susceptibles d’être souillés par les métaux lourds. » Quant au matériel utilisé, il ne sort pas de la zone polluée le temps du chantier et sera dépollué ultérieurement. Afin de vérifier l’efficacité des protocoles et protections en place, des prélèvements ont été réalisés par le laboratoire de chimie de la Carsat. « Les résultats montrent une zone d'intervention peu polluée, mais cela ne remet nullement en question l'application des bonnes pratiques », remarque Sébastien Nardi, contrôleur de sécurité de la Carsat Sud-Est.

L'AVIS D’EXPERT DE...

Dr Nadia Nikolova-Pavageau, conseiller médical à l’INRS

« Les intervenants peuvent être exposés aux métaux polluant les sols principalement par voie respiratoire (inhalation de poussières métalliques ou de vapeurs de mercure) et digestive (ingestion d’une partie des particules inhalées, mains contaminées portées à la bouche). Le respect des procédures d’intervention et des règles d’hygiène est essentiel pour la prévention des risques liés à l’exposition aux métaux. Le mercure et le plomb en particulier sont des toxiques cumulatifs, ayant des effets néfastes notamment sur le système nerveux central et les reins, ainsi que sur la reproduction. La mise en place d’une surveillance biologique des expositions prévue par le dosage de la plombémie et du mercure urinaire chez les intervenants permettra d’évaluer au mieux l’éventuelle exposition, mais aussi de vérifier l’efficacité des mesures de prévention. »

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