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Sites et sols pollués

Entre gestion et dépollution, des opérations à surveiller

L’industrialisation puis la désindustrialisation ont laissé en vestiges de nombreux sites et sols pollués un peu partout sur le territoire national. Qu’il s’agisse d’opérations de dépollution, de mise en sécurité, de surveillance, de déconstruction, de recherches archéologiques…, nombreux sont les acteurs amenés à travailler dans ces lieux qui présentent de multiples risques professionnels, essentiellement chimiques, en plus de ceux liés aux activités en elles-mêmes.

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Céline Ravallec - 27/04/2026
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Vue d'une situation de travail sur un site pollué.

Industries de métallurgie lourde à l’abandon, stations-service désaffectées, friches ferroviaires, anciens sites gaziers ou pétrochimiques, décharges, carrières… Fin janvier 2026, la France dénombrait officiellement 16 627 friches industrielles, représentant une superficie proche de 140 000 ha. En regard de ces surfaces vacantes, chaque année, en France, autour de 20 000 ha d’espaces naturels, agricoles et forestiers, sont urbanisés pour construire des logements, des locaux d’activité, des équipements publics ou des infrastructures de transports. Or la loi Climat et résilience de 2021 fixe comme objectif national d’aboutir à zéro artificialisation nette (ZAN) des sols d’ici à 2050. Dans ce contexte de limitation de l’étalement urbain, les friches représentent une opportunité pour aider à appliquer les politiques publiques.

Mais cela implique des opérations préalables de dépollution de ces sites avant de leur attribuer une nouvelle vie. Au-delà des travaux de dépollution stricto sensu, il existe une myriade d’activités autour de la gestion de ces sites pollués, que ce soit pour la déconstruction de bâtiments, la mise en sécurité et la surveillance de ces lieux, la recherche archéologique avant travaux… À travers toutes ces opérations, qui exposent à divers risques professionnels, se conjuguent à la fois des enjeux environnementaux, de santé publique et de santé au travail. « Les sites et sols pollués (SSP) se caractérisent par une grande diversité d’environnements de travail, d’activités et de procédés, ainsi que de catégories de travailleurs intervenant à chaque phase d’un projet », décrit Anita Romero-Hariot, experte d’assistance-conseil à l’INRS.

Une multitude de risques et d’intervenants

Les risques sont multiples : chimique, électrique, pyrotechnique, biologique, routier, mais aussi liés à la présence de réseaux souterrains (électrique, gaz), aux incendies-explosions, aux atmosphères confinées, aux manutentions, aux coactivités ou encore des risques d’ensevelissement, de collision engin-piéton, d’agression, etc. « L’approche de l’activité est propre à chaque site et chaque site est spécifique, explique Christel de La Hougue, déléguée générale de l’Union des professionnels de la dépollution des sols (UPDS) : la dépollution sera définie en fonction de l’usage prévu dans le futur. ».

Vue d'une situation de travail sur un site pollué.

Dans tous les cas, la phase d’études, d’analyses et de diagnostics – la première d’un projet de gestion d’un SSP – contribue à établir un état des lieux le plus précis possible de la nature et de la localisation des polluants chimiques, des contraintes du site (topographie, réseaux enterrés et aériens…) et des futures situations de travail potentiellement dangereuses (coactivité, espace confiné…). Les personnes qui interviennent pour recueillir ces informations – diagnostiqueurs, techniciens de laboratoire d’analyse – se retrouvent potentiellement exposées de façon directe.

Néanmoins, elles disposent généralement d’une bonne connaissance des risques et sont formées. À défaut de protections collectives difficiles à mettre en œuvre, elles interviennent le plus souvent équipées d’EPI (équipements de protection individuelle). Mais, en parallèle, il convient de prendre en compte que d’autres acteurs beaucoup moins sensibilisés et formés aux risques peuvent aussi être amenés à se déplacer sur site : maîtres d’œuvre, assistants à maître d’ouvrage, élus, etc. Ces mesures de protection peuvent se retrouver par exemple dans l’établissement d’un protocole d’intervention qui définira les modalités pratiques des opérations auxquelles participeront ces personnels.

LE CAS PARTICULIER DES ARCHÉOLOGUES

Les archéologues sont souvent appelés pour intervenir sur des sites pollués dans le cadre de projets d’aménagements. Leur objectif est de mettre au jour du mobilier ou des vestiges, même souillés, sans les endommager. Ils se trouvent par conséquent exposés à différents types de polluants sous de multiples formes : poussières, particules chimiques présentes dans la terre... Une réflexion collective est actuellement menée par l’Association nationale pour l’archéologie de collectivité territoriale et par la Fédération des métiers de l’archéologie préventive afin de définir une procédure d’intervention commune.

Dans le cas d’un projet de dépollution, toutes les informations collectées au cours de cette phase d’audit orientent les bureaux d’études, qui définissent alors un plan de gestion et les modes opératoires des travaux à réaliser. Pour autant, « les diagnostics ne sont pas forcément exhaustifs et présentent toujours le risque de passer à côté d’une pollution chimique, précise Karine Gérardin, responsable d’études à l’INRS. Leur rôle est d’aider à établir une feuille de route, de définir un protocole d’intervention. » Cette précaution vaut pour toute forme d’activité sur un SSP. Et face aux incertitudes, il reste indispensable de prendre des mesures de prévention strictes pour la suite d’un programme, quel qu’il soit.

Quand intervient la phase de travaux de dépollution des sites et de traitements des terres proprement dite, l’organisation de la sécurité doit être définie et mise en place par le maître d’ouvrage avant le début des travaux avec l’aide des futurs intervenants. Les entreprises du secteur de la dépollution ont majoritairement connaissance des risques et savent définir les mesures de prévention techniques et organisationnelles à mettre en œuvre pour leurs salariés, ainsi pour que leurs sous-traitants directs. Pour la réalisation des travaux, différentes techniques de dépollution prévalent selon les contextes : traitements biologiques, physiques, mécaniques, chimiques ou thermiques. Ces techniques peuvent être mises en œuvre selon trois processus : in situ, sur site ou encore hors site.

Un risque chimique omniprésent

Lors du traitement in situ, l’intervention est réalisée sur place, sans excavation des sols ni pompage des eaux souterraines. Le traitement sur site consiste, lui, à déplacer la terre, mais à la traiter sur le même site. Enfin, le traitement hors site implique le transport des terres vers des plates-formes de traitement spécialisées ou de stockage. « Là encore, il est nécessaire de prendre en compte que des professionnels qui ne participent directement à ces travaux et qui ne sont pas amenés à intervenir en zone polluée peuvent se retrouver exposés aux risques : gardiens de chantier, chauffeurs de camion, équipes de nettoyage des bases vies... », considère Anita Romero-Hariot.

Vue d'une situation de travail en sites pollués.

Parmi tous les risques, l’exposition aux produits chimiques s’avère le plus présent sur les SSP, du fait des activités passées ayant employé ou émis des polluants. « On distingue la pollution naturelle et la pollution rapportée, explique encore Karine Gérardin. Les chantiers en gestion des SSP s’intéressent essentiellement à la pollution rapportée, d’origine humaine. Les polluants chimiques rencontrés peuvent se présenter sous différentes formes : vapeurs (organiques – COV –, mercure), gaz (H2S, CO2, HCN), aérosols (fibres, poussières métalliques, arsenic, cyanure, plomb, particules organiques, HAP, semi-volatils). » Le plus souvent, on est en présence de polyexpositions, avec des produits à des concentrations et des niveaux parfois très bas, ce qui complique la mesure.

L'AVIS D'EXPERT DE...

Jean-Philippe Tracol, président de la commission hygiène et sécurité à l'Union des professionnels de la dépollution des sites (UPDS) 

« La réglementation actuelle n’impose malheureusement pas encore aux maîtres d’ouvrage de recourir à des entreprises certifiées pour la réalisation des travaux de dépollution. Cette absence d’obligation ne doit pas conduire à des choix dictés uniquement par des considérations économiques. Dans l’attente d’évolutions réglementaires, nous avons le devoir moral et professionnel d’appliquer des standards élevés, même sans contrainte légale. Cette exigence repose sur une analyse des risques approfondie, permettant de définir les mesures de prévention adaptées : moyens de protection collective, équipements de protection individuelle, procédures de suivi des expositions. Ce triptyque constitue le socle d’une sécurité proactive, qui se différencie par rapport à d’autres acteurs ou secteurs. Une telle culture ne s’improvise pas. Elle s’appuie sur des démarches structurées, validées par des certifications exigeantes. Parmi les impératifs de ces démarches, on retrouve bien sûr également la nécessité de former les intervenants à différents risques (chimique, électrique, pyrotechnique), de réévaluer les expositions des sous-traitants et à engager des moyens de secours et d’alerte. »

Outre la multiplicité des pollutions chimiques, la nature des sols entre aussi en jeu, notamment leur perméabilité et leur capacité à relarguer des polluants. Et il faut prendre en compte à la fois les polluants présents sur les sites mais aussi les agents – chimiques, biologiques – employés pour assurer la dépollution. Tout au long des activités de gestion des SSP, qui peuvent s’étaler sur plusieurs années, des intervenants se déplacent régulièrement pour en assurer le suivi ou la surveillance.

« Les sites et sols pollués se caractérisent par une grande diversité d’environnements de travail, d’activités et de procédés, ainsi que de catégories de travailleurs intervenant à chaque phase d’un projet. »

« Parmi ces acteurs, certains n’ont pas de base vie à disposition, ni accès à des toilettes ou même à de l’eau courante, déplore Karine Gérardin. Tout leur équipement tient dans une camionnette. Cela génère aussi le risque de transférer des pollutions avec les vêtements ou les chaussures. C’est pourquoi le respect des mesures d’hygiène, l’organisation de l’implantation et la gestion des bases vie sont une des premières préconisations pour réduire l’exposition des travailleurs et éviter la contamination de tiers par la diffusion de polluants. »

Vue d'une situation de travail en site pollué.

En 1992, sept entreprises du secteur de la dépollution se sont associées pour créer l’Union des professionnels de la dépollution des sites (UPDS). Depuis, la profession continue à se structurer et s’ouvre à différents acteurs impliqués dans la gestion des SSP. Ce syndicat fédère aujourd’hui 61 adhérents (bureaux d’études, sociétés de travaux, adhérents associés tels que laboratoires, plates-formes de traitement, juristes, etc.), ce qui représente environ 2 700 salariés. En matière de sinistralité, les membres de l’UPDS affichaient en 2024 un taux de fréquence - (nombre d’accidents en premier règlement/heures travaillées) x 1 000 000 - avec arrêt de 6,41 et un taux de gravité - (nombre de journées perdues par incapacité temporaire/heures travaillées) x 1 000 - de 0,11 1. À titre de comparaison, sur la même année, la moyenne tous secteurs d’activité confondus est de 16 pour le taux de fréquence et 1,6 pour le taux de gravité. Les lésions liées à des manutentions (lumbago, luxation), les blessures superficielles (coupures, entorses…) constituent les accidents les plus courants. Le risque routier est l’autre grand risque de l’activité.

Un secteur qui se structure et se professionnalise

De plus en plus d’entreprises font de la dépollution leur spécialité. Avec la structuration du secteur et la mobilisation de ses grandes entreprises en faveur de la certification, les pratiques ont progressé et la sécurité est mieux prise en compte. « On constate que quand les acteurs ne sont pas certifiés sites et sols pollués, certains ont tendance à minimiser les risques pour les intervenants et pour les riverains », estime Jonathan Sénéchaud, président de la commission communication à l’UPDS.

Néanmoins, la sécurité peut encore progresser, en particulier pour tous les intervenants extérieurs aux travaux de dépollution proprement dits, et pour les sous-traitants. « Les projets font souvent l’objet de compromis entre bonnes pratiques idéales d’un côté et coûts de l’autre, constate Karine Gérardin. Quand il y a des moyens financiers suffisants et que la prévention est pensée dès le départ, alors les solutions de prévention sont adaptées : désignation d’un coordonnateur SPS, rédaction d’un plan général de coordination sécurité et protection de la santé. » C’est pourquoi il relève de la responsabilité du donneur d’ordres de prendre en compte le plus en amont possible les risques, afin de définir la nature des mesures de protection collective à mettre ren œuvre et les moyens nécessaires à leur bonne application.

DES ACTEURS ENGAGÉS DANS UN CERCLE VERTUEUX

Bien qu’aucune réglementation n’encadre le recours à des entreprises spécialisées dans la dépollution, les acteurs du métier peuvent suivre une « Méthodologie nationale de gestion des sites et sols pollués », qui repose notamment sur l’application de la norme NF X 31-620 « Qualité du sol – Prestations de services relatives aux sites et sols pollués ». Depuis 2018, un référentiel de certification réglementaire LNE-SSP est adossé à cette norme. Il traduit un engagement de la part des professionnels en matière de sécurité et d’hygiène sur les chantiers de dépollution. La certification s’applique à toutes les étapes de réhabilitation d’un site : les études, l’ingénierie, qui définit les modes opératoires à mettre en oeuvre à partir de l’état des lieux et de la finalité visée, et la réalisation des travaux de réhabilitation. Les donneurs d’ordres ont la possibilité de s’appuyer sur ces documents afin d’exprimer leurs besoins dans les cahiers des charges et cadrer ainsi les offres techniques et financières des études et travaux des prestataires.

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