Travail & Sécurité. Quelles sont vos missions au sein du Comité central d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CCHSCT) cinéma et publicité ?
Clémentine Charlemaine. Le cinéma et la publicité ont la particularité de disposer d’un CCHSCT de branche, une instance paritaire créée en 1963, qui intervient au service de l’ensemble de l’industrie avec une mission de conseil et de promotion de la prévention, notamment à travers la diffusion de bonnes pratiques et d’outils. Notre vocation est d’intervenir le plus en amont possible des tournages afin d’engager une réflexion sur ce qui pourrait constituer un problème et mettre en place des solutions, souvent moins coûteuses que si l’on intervient sur une situation déjà dégradée. Nous sommes amenés à visiter les lieux de travail pour agir d’abord en prévention, mais aussi, par moment, à répondre aux sollicitations des professionnels pour aider à la gestion d’une situation de crise. Ces dernières années, pour des raisons budgétaires, les temps de tournage d’un film ont été réduits. Le tournage est une phase critique : un sprint qu’il faut tenir jusqu’à la ligne d’arrivée. Face aux aléas – conditions climatiques, pannes ou imprévus divers –, des adaptations parfois acrobatiques se mettent en place, notamment en matière de durée journalière de travail. Plus globalement, les contraintes financières vont générer du travail en sous-effectif et une réduction de moyens qui peuvent avoir des répercussions sur les conditions de travail.
Quelles sont les particularités des métiers du secteur ?
Xavier Blot. La convention collective décrit 109 postes ou emplois différents, répartis dans de grandes familles de métiers : jeu d’acteur, décoration, machinerie, maquillage, postproduction… C’est une industrie collective, à la mécanique bien huilée, où tout s’enchaîne jusqu’au tournage, où il y a un maximum de coactivité. Mais la nature des missions, notamment lors des phases de préparation (casting, repérage…) ou de postproduction, expose aussi certains professionnels à des moments d’isolement.
C. C. Les producteurs et productrices ont la responsabilité de chefs d’entreprise. Or il n’existe pas de culture du management et ils ne sont pas formés à l’encadrement d’équipe. En mars, une première formation destinée aux managers de la production cinématographique et audiovisuelle, proposée par l’Atelier Marcelle - structure qui propose des formations et un accompagnement en matière de prévention des violences au travail - a vu le jour. La Commission supérieure technique (CST) de l’image et du son a emboîté le pas en proposant une formation similaire.
X. B. Nous parlons d’un milieu dans lequel on s’engage souvent par passion. Un moteur puissant, mais qui peut conduire à accepter davantage pour mener à bien un projet auquel on croit. D’où l’intérêt, à travers le CCHSCT, d’aller questionner certaines pratiques et d’ouvrir la réflexion sur les conditions de travail.
Quels sont les principaux facteurs de risques auxquels sont exposés les professionnels du secteur ?
C. C. Ils sont nombreux : une coactivité très forte sur les plateaux, des amplitudes horaires importantes, des tournages en horaires décalés ou délocalisés… à cela s’ajoutent des facteurs de risques psychosociaux significatifs, des problématiques liées à la consommation de substances psychoactives…
X. B. Les risques de troubles musculosquelettiques sont également omniprésents, par exemple chez les perchmen ou les opérateurs caméra, qui portent et manipulent du matériel sur de longues périodes. La manipulation de produits chimiques et les déplacements dans des espaces restreints accentuent ces situations à risque.
De quels moyens d’action disposez-vous ?
C. C. Nous nous sommes lancés dans un « tour de France » des tournages à la rencontre des équipes. Ça nous permet d’avoir un regard d’ensemble sur l’industrie et le terrain. Nous nous appuyons aussi sur les acteurs en région, tels que les bureaux d’accueil des tournages, les associations professionnelles, les syndicats ou la CST pour faire connaître nos actions. Nous intervenons dans les festivals, participons à des tables rondes…
X. B. Nous recevons les déclarations de tournage dans lesquelles sont signalés certains risques (cascades, armes à feu, explosions, scènes d’intimité, travail de nuit, travail de mineurs, etc.), ce qui nous permet de cibler nos interventions. Le CCHSCT n’a pas de pouvoir de sanction. Toutefois, notre présence à elle seule permet d’encourager une réflexion et de diffuser de bonnes pratiques. Nous essayons d’imposer par exemple l’usage des platesformes individuelles roulantes légères (Pirl), ou la mise à disposition de tentes servant d’espace pour se changer. Le CCHSCT propose en ligne des fiches pratiques : ambiances thermiques, bruit, travail en hauteur, travaux de décoration, cascades, risques psychosociaux… Ces fiches sont élaborées en partenariat avec le service de prévention et de santé au travail Thalie Santé, les associations professionnelles ou encore le Collectif 50/50 - une association qui œuvre pour l’égalité femme-homme et la promotion de la diversité dans le cinéma. Chaque film est une petite entreprise pour laquelle il faut évaluer les risques. Nous consacrons ainsi une fiche au document unique d'évaluation des risques professionnels (Duerp) avec un lien vers OiRA, un outil en ligne élaboré par l’INRS, décliné pour la production cinématographique, afin de réaliser cette évaluation et éditer un plan d’actions.
En matière de conditions de travail, quelles sont les avancées récentes ?
C. C. On ne peut pas ne pas parler du tournant qui s’est opéré après #metoo. L’industrie du cinéma, mise sous le feu des projecteurs, a pris ses responsabilités. La branche a joué un rôle de locomotive sociétale en imposant à toutes les personnes travaillant sur des longs-métrages de suivre une formation sur la prévention et la lutte contre les violences et harcèlement sexistes et sexuels (VHSS). Depuis le 1er janvier 2025, l’accès aux aides à la production du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) est conditionné au suivi de cette formation obligatoire pour les professionnels, qu’ils soient réalisateurs, comédiens ou techniciens. En 2024, un avenant à la convention collective a aussi institué un « référent VHSS du film ». Le CCHSCT propose aussi un kit de prévention contre les VHSS, avec des protocoles d’actions. Nous travaillons à une mise à jour intégrant les violences morales. Parmi les avancées, il faut également parler des incitations à faire appel à des coordinateurs d’intimité pour encadrer les scènes de sexe, qui eux aussi interviennent en amont, dès la lecture du scénario. Une formation certifiante vient d’être créée.
Et si l’on regarde l’avenir ?
X. B. Nous suivons de près l’introduction de nouvelles technologies, susceptibles d’induire de nouveaux risques : le déploiement de l’IA, l’utilisation des batteries lithium avec le risque d’incendie associé, l’usage de drones… Il existe une réglementation, mais nous souhaitons produire et diffuser une fiche pratique adaptée aux spécificités du cinéma. On observe aussi l’essor des caméras fixées sur des robots capables, notamment, de suivre un objet en chute libre, et qui sont utilisés en expérimentation pour passer au plus près du visage des acteurs. Cela expose les professionnels à des risques machines comparables à ceux de l’industrie automobile, par exemple. En la matière, il y a toujours beaucoup de progrès à faire.
REPÈRES
Clémentine Charlemaine
- 2003-2010. Études de cinéma
- 2011-2021. Développement de films et d’installations cinéma, chargée de production et productrice
- 2021-2025. Déléguée générale de l’association Cinéma pour tous
- 2022-2025. Membre du CA du Collectif 50/50
- Depuis 2025. Déléguée du CCHSCT cinéma et publicité
Xavier Blot
- 1990-1993. Ingénieur génie civil
- 1995-2007. Aéroports de Paris
- 2009-2019. Inspecteur du travail
- 2019-2022. Assistant spécialisé des magistrats du parquet à Bobigny sur les accidents du travail
- 2022-2025. Assistant spécialisé des magistrats du parquet au pôle santé publique de Paris sur les dossiers amiante, plomb
- Depuis 2025. Délégué du CCHSCT cinéma et publicité
