Travail & Sécurité. Quelles sont les spécificités des salariés suivis par Thalie Santé ?
Yann Hilaire. Thalie Santé est un service de prévention et de santé au travail pour les industries culturelles et créatives. Nous assurons le suivi médical des salariés de nos entreprises adhérentes (communication, publicité, patrimoine, jeu vidéo…), soit environ 90 000 personnes en CDI ou en CDD, ainsi que celui de 380 000 salariés poly-employeurs. Parmi ceux-ci, qui signent une multitude de contrats, parfois très courts, tout au long de leur carrière, figurent 13 000 mannequins, 15 000 journalistes pigistes et environ 350 000 intermittents du spectacle. Ces derniers exercent plus de 500 métiers artistiques, techniques ou administratifs : comédiens, danseurs, musiciens, circassiens, catcheurs ou même toréros, mais aussi chargés de production, administrateurs, techniciens du son et de l’image, peintres, serruriers, constructeurs de décors… Cette hétérogénéité nous conduit à raisonner davantage en termes de parcours et d’expositions qu’en termes de métiers. D’autant qu’une même personne peut exercer successivement, voire simultanément, plusieurs activités présentant des risques différents.
Quelles difficultés particulières se posent pour le suivi en santé au travail de ces salariés ?
Y. H. Du fait de la multiplication des employeurs, on constate de la part de ces derniers une tendance à faire retomber la charge du suivi sur le salarié. En outre, ce suivi tend à devenir une sorte de permis de travailler car un professionnel va être plus facilement engagé ou même accéder à un casting si son attestation de suivi est à jour. La visite médicale, qui devrait être un temps consacré à la prévention, devient une condition d’accès à l’emploi, ce qui n’incite pas les professionnels à évoquer leurs problèmes de santé qui sont ainsi invisibilisés.
Quels sont les principaux risques rencontrés dans ces secteurs ?
Y. H. Les troubles musculosquelettiques concernent de nombreux métiers techniques, de l’opérateur de prise de vue à la couturière, en passant par les monteurs de décors. Les manutentions et les postures contraignantes peuvent être aggravées par le travail de nuit, les amplitudes horaires importantes, les déplacements et les activités en extérieur. Certains professionnels, comme les peintres, sont exposés aux produits chimiques. Les risques psychosociaux sont également très présents, notamment à cause de la précarité de l’emploi ou du jeunisme qui fait considérer qu’au-delà d’un certain âge, on est moins créatif. La crise sanitaire a également constitué un moment charnière : les travailleurs de la culture ont entendu que leur activité n’était pas indispensable. Nous voyons également des professionnels s’oublier dans leur « métier-passion » : ils ne comptent pas les heures et la prise de risque fait partie du jeu. Un artiste de cirque sous adrénaline ne ressent pas nécessairement la fatigue. Et lorsque cette dernière s’impose, dans certains milieux, l’accès aux substances addictives est facilité par un contexte festif. Les violences et harcèlements sexistes et sexuels constituent un autre enjeu majeur, même si le secteur a été pionnier pour s’en saisir. Enfin, l’intelligence artificielle (IA) bouleverse déjà plusieurs métiers et introduit une nouvelle forme de précarité. Les emplois d’acteurs de doublage ou de mannequins sont directement menacés. Et le geste créatif, dans les métiers tels que concepteur-rédacteur ou scénariste par exemple, est remplacé par un travail de correction de ce qui est produit par l’IA, entraînant une perte de sens.
Dans ce contexte, qu’avez-vous mis en place pour mieux suivre les professionnels en question ?
Y. H. Pour appréhender l’ensemble des activités et des risques auxquels un intermittent a pu être exposé malgré les interruptions contractuelles, il faut considérer sa carrière comme une continuité, non pas vis-à-vis d’un employeur, mais au sein d’un secteur professionnel. Il y a un outil qui nous est apparu comme particulièrement intéressant, notamment pour reconstituer les parcours discontinus, c’est « la donnée » : en récupérant, dans le cadre de notre projet e-Thalie, une partie des déclarations sociales nominatives des employeurs auprès de nos partenaires Audiens (Agepro) et France Travail, nous avons accès à des informations (nom de l’employeur, missions, dates et durées de contrat…). Les trous que nous repérons dans les parcours sont des informations en creux qui orientent les visites médicales : s’agit-il d’un problème de santé, d’une sortie temporaire du secteur, d’une grossesse non déclarée, d’une difficulté de maintien en emploi… ? Les visites étant limitées en temps et en nombre, il est impossible de tout aborder. Disposer d’éléments sur les métiers exercés, les expositions ou les ruptures de parcours est donc essentiel à un suivi efficace pour les travailleurs. Et le croisement de ces informations avec celles recueillies lors des visites permet d’améliorer l’accompagnement.
Comment exploitez-vous ces données ?
Y. H. Nous avons élaboré, avec les partenaires sociaux, environ 90 groupes homogènes d’exposition, une notion issue des travaux de l’INRS. Ils réunissent des professionnels présentant des expositions similaires, même si les intitulés de métier diffèrent. Nous pouvons ainsi raisonner par famille d’activités et suivre les risques dans la durée. La finalité n’est pas d’accumuler massivement des informations mais de sélectionner des données exploitables et orientées vers l’action. L’exemple du risque auditif est très éclairant. Alors que les musiciens et les chanteurs ne figurent pas parmi les travaux explicitement mentionnés dans le tableau n° 42 des maladies professionnelles, consacré aux atteintes auditives provoquées par les bruits lésionnels, l’étude que nous avons menée avec l’INRS à partir de mesures recueillies au cours des visites a identifié ce risque. La donnée permet ainsi de confirmer un pressentiment, d’aider les personnes qui souffrent et en même temps de construire une veille sectorielle. Pour exploiter efficacement les données, les collaborations avec les chercheurs sont essentielles. Thalie Santé contribue par exemple au projet Stars, « Santé au travail des artistes du spectacle vivant », qui associe des ergonomes, des psychologues du travail et des ingénieurs HSE pour comprendre les déterminants de santé au travail. Nous développons des démarches de clinique contributive, fondées sur l’expérience des salariés, avec des entreprises volontaires, des professionnels de santé et donc des « salariés patients experts » qui expliquent ce qu’ils ont vécu et comment leurs difficultés sont apparues. Plusieurs déclinaisons régionales ont été lancées et portent notamment sur les risques psychosociaux, les troubles musculosquelettiques ou les pratiques addictives.
Vous souhaitez également relancer un observatoire de la santé des intermittents…
Y. H. L’observatoire de la santé au travail des artistes et techniciens du spectacle, l’Obstats, s’est longtemps heurté à la fragmentation des parcours, à la multiplicité des employeurs et à la faiblesse des dispositifs de collecte de données. Nous le relançons cette année pour assurer une veille épidémiologique et statistique sur la santé et les risques professionnels des intermittents, avec l’espoir de faire apparaître des tendances aujourd’hui invisibles et des signaux faibles de dégradation des conditions de travail : intensification des périodes d’activité, déplacements fréquents, insécurité professionnelle, fragilisation des collectifs ou pression liée à l’exigence artistique et au rapport au public. La donnée n’est pas là pour se substituer à l’expertise clinique ni à l’analyse du travail réel mais pour les compléter dans le but d’ancrer les politiques de prévention dans des réalités observées. L’enjeu demeure le travail, la personne qui le réalise et les conditions dans lesquelles elle l’exerce.
