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L'invité du mois

Pierre Thillaud : « Les TPE/PME méritent mieux qu’une prévention au rabais »

Médecin du travail et représentant de l’organisation patronale « Les Entrepreneurs » (ex-Confédération des petites et moyennes entreprises), Pierre Thillaud dresse un état des lieux de la prévention des risques professionnels dans les TPE-PME, et revient sur le rôle clé des services de prévention et de santé au travail auprès de ces établissements.

5 minutes de lecture
Antoine Bondéelle, Corinne Soulay - 02/11/2026
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Portrait de Pierre Thillaud.

Travail & Sécurité. Quelles sont, selon vous, les spécificités des TPE-PME au regard de la prévention des risques professionnels ?

Pierre Thillaud. Elles sont de deux ordres, essentiels pour bien comprendre leur fonctionnement et mieux les aider dans la prévention : leur taille et leur nombre, inversement proportionnels. En effet, plus de 75 % des entreprises du tissu productif (biens et services) emploient moins de dix salariés. Elles représentent donc la très grande majorité des entreprises en France. Chacune d’entre elles a sa propre « personnalité », humaine, productive et financière. Pour ces raisons, elles trouvent difficilement des réponses adaptées à leurs besoins dans les messages de prévention des risques professionnels, nécessairement généraux, qui sont émis par les acteurs nationaux, et qui ne sont pas directement applicables par ces établissements. Pour autant, elles méritent une prévention qui ne soit pas au rabais, mais sur mesure. Ce qui devrait être la mission des services de prévention et de santé au travail (SPSTI) tout d’abord, des Carsat/Cramif/CGSS et des autres acteurs de la prévention ensuite.

Quels constats faites-vous, en tant que témoin sur plusieurs décennies, quant à leur appropriation de la prévention des risques professionnels ?

P. T. Ces quarante dernières années, les TPE/PME ont développé de vraies politiques de prévention, avec pour conséquence une baisse de la sinistralité. Je vois cinq mesures efficaces qui ont contribué à ce progrès : l’intégration des exigences essentielles de santé et de sécurité (EESS) dans la conception des machines ; la mise en oeuvre du document unique d’évaluation des risques professionnels (DUERP), sous réserve qu’il soit utilisé comme un outil d’éducation et de progrès pour initier à la prévention, plutôt que comme un instrument de contrôle ; les aides financières qui ont été revues de manière à mieux cibler les risques et mieux aider les entreprises de taille modeste ; la diffusion de guides pédagogiques adaptés aux petites entreprises ; et, enfin, la prévention de la désinsertion professionnelle (PDP), à laquelle notre organisation est très attachée.

Si l’on revient sur la mise en place des DUERP dans les TPE-PME , quel est le bilan et quels freins existent encore ? Selon la Dares, 50 % environ des entreprises ne le tiennent pas à jour…

P. T. Mais 75 % d’entre elles en disposent. La difficulté essentielle pour la tenue d’un tel document est une question de moyens et de temps disponibles dans les TPE-PME. Si les entreprises plus importantes peuvent consacrer des postes et des temps de travail à ces missions, nos adhérents ne le peuvent pas. Il est donc important, voire indispensable, de disposer d’aides pour sa rédaction ou sa mise à jour, afin qu’il soit utile et efficace. Il appartient aux SPSTI de proposer dans leur « offre socle » une aide à la rédaction du DUERP sur la base de la « fiche d’entreprise ». C’est une forme de synergie à la fois ingénieuse et économique pour faire progresser la prévention. Un patron de TPE-PME est confronté à une « triple peine » en cas de restriction d’aptitude ou d’inaptitude d’un salarié : une perte humaine, dans ces structures où tout le monde se connaît et se côtoie, une perte de production et des pertes financières. Il a donc tout intérêt à les empêcher. Encore faut-il qu’il soit informé précocement et accompagné par son SPSTI dans cette épreuve.

En ce qui concerne les aides financières proposées aux entreprises, les jugez-vous efficaces, suffisantes… ?

P. T. Il existe un volet financier conséquent proposé par les organismes de prévention nationaux et locaux – Cnam (direction des risques professionnels) et Carsat/Cramif/CGSS notamment –, au travers des CNO (convention nationale d’objectifs), des contrats de prévention, des subventions spécifiques à certains risques, ou encore des utilisations du Fonds d’investissement pour la prévention de l’usure professionnelle (Fipu) qui, selon les premiers retours, sont plutôt opérantes. Mon organisation est satisfaite de ces dispositifs, qui mériteraient d’être encore mieux connus des acteurs économiques sur le terrain. Il ne faut pas oublier que les aides financières à la mise en oeuvre de la prévention des risques ne recouvrent pas l’ensemble des coûts. Il s’agit bien là pour les employeurs, de faire le choix « d’investir en prévention ».

Portrait de Pierre Thillaud en interview.

Vous avez évoqué les guides pédagogiques pour l’évaluation des risques, de quoi s’agit-il ?

P. T. Je pense en particulier aux outils OiRA, développés avec l’appui de l’INRS notamment, et qui ont pour objectif l’évaluation des risques professionnels et la rédaction du DUERP au sein des TPE-PME. Leur avantage essentiel est d’être adapté aux secteurs, à la taille et aux problématiques des entreprises de taille modeste. Ils sont plus simples à mettre en oeuvre que des guides généraux, qui demandent un investissement et des travaux plus importants à des structures qui manquent de temps et de moyens spécifiques. Ils connaissent un succès grandissant et sont reconnus pour leur utilité : nos adhérents nous en parlent !

Revenons à la prévention de la désinsertion professionnelle (PDP) : en quoi votre organisation l’estime-t-elle importante ?

P. T. Parce qu’il s’agit là d’un véritable outil de prévention en faveur de l’employabilité du salarié qui engage cependant des dépenses considérables – en temps, en énergie ou en moyens financiers – pour l’ensemble des parties prenantes : employeurs, salariés et tierces personnes (cellule PDP du SPSTI, structures dédiées au maintien dans l’emploi). Au final, le salarié peut choisir entre la conservation d’un emploi, au prix d’un aménagement de poste par exemple, voire d’un changement de poste si c’est possible, et le versement d’une indemnité de fin de contrat, suivi d’une perte d’emploi, voire d’employabilité. Chaque dossier de PDP demande en moyenne trois à quatre mois d’instruction et, trop souvent, le salarié opte finalement pour l’indemnité. Pour que tous ces efforts consentis soient utiles et efficaces, et que la PDP serve bien son objet, il faudrait pouvoir préalablement s’assurer de l’adhésion du salarié dans cette démarche.

Enfin, quels freins avez-vous pu identifier, au cours de vos mandats, à la mise en oeuvre de la prévention des risques professionnels ?

P. T. Deux freins s’imposent : la progression toujours plus forte de la réparation au détriment de la prévention, et la tendance à déporter la charge de la santé publique sur la santé au travail. C’est pourquoi les patrons de TPE-PME comprennent mal que certaines évolutions (législatives, assurancielles…) fassent croître de façon considérable les objectifs de réparation, plutôt que de prévention. Enfin, sur le rôle et les missions des SPSTI, l’accord national interprofessionnel (ANI) du 9 décembre 2020 et la loi n° 2021-1018 pour renforcer la prévention en santé au travail représentaient un enjeu important : rendre aux entreprises un service de proximité, en garantissant une maîtrise des coûts. Or, cinq à six ans après, le compte n’y est pas. L’espacement des visites médicales à quatre ou cinq ans, alors même que beaucoup de contrats de travail n’ont pas cette durée, est déraisonnable. Pour autant, on observe toujours des difficultés dans le suivi des salariés, d’autant que, dans certaines régions, le regroupement de SPSTI ne contribue pas à la qualité du service rendu. Une solution consisterait à ce que le médecin du travail - médecin spécialiste en santé au travail - ne soit sollicité que pour les seules situations qui exigent son expertise. Trop engagés par des enjeux sociaux et financiers, les médecins du travail sont écartés de leur mission sanitaire et de prévention.

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