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Les entreprises de moins de 50 salariés

Chez les Gruss, la prévention en piste de génération en génération

Sur scène comme en coulisses, la compagnie Alexis Gruss prend la santé et la sécurité de ses salariés au sérieux. Une attention héritée d’une tradition familiale, qui s’est structurée au fil du temps et des collaborations avec des acteurs de la prévention.

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Corinne Soulay - 29/01/2026
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Vue d'une situation de travail au sein de la compagnie Alexis Gruss.

Installée sous d’imposants chapiteaux immaculés, au cœur du bois de Boulogne, dans le XVIe arrondissement de Paris, la compagnie Alexis Gruss est célèbre pour ses spectacles équestres et ses générations successives de cavaliers voltigeurs. Aux manettes de cette affaire familiale, un trio formé des enfants du fondateur : Firmin Gruss, à la direction générale ; Stephan Gruss, directeur artistique ; et Maud Gruss, directrice de la cavalerie. Plusieurs fois par semaine, l’entreprise de 37 salariés permanents, auxquels s’ajoutent des intermittents et salariés temporaires, accueille le public pour « Les Folies Gruss », un show haut en couleur inspiré des Années folles, entre arts de la piste et comédie musicale.

« Hop ! », « hop ! »... En ce matin de décembre, alors que le givre recouvre les chemins alentour, des interjections s’échappent du chapiteau central. Les 3 000 sièges des gradins sont vides, mais sur la piste de 13 mètres de diamètre, Jeanne, Célestine et Gloria, les deux filles et la nièce de Firmin Gruss, s’entraînent à réaliser des sauts acrobatiques sur la croupe d’un étalon alezan, lancé au trot. Au centre, Firmin Gruss dirige l’exercice, la main posée sur une longe reliée à la ceinture de la voltigeuse. « C’est une protection contre les chutes, explique le directeur. Nous prenons la sécurité des artistes au sérieux, comme pour des athlètes de haut niveau. Nous nous échauffons et nous entraînons chaque jour, dans des environnements sécurisés par différents dispositifs : longes, tapis d’atterrissage, filets… »

Sur la piste comme en coulisses : une culture de prévention ancrée dans la tradition

Plus globalement, une attention est portée à la prévention des risques professionnels dans toutes les activités de l’établissement. « Les risques sont partout, résume Firmin Gruss. Des glissades ou chutes de hauteur lors des spectacles, certes, mais aussi du port de charges et des postures contraignantes dans les écuries, ou lors des chargements et déchargements des camions, du travail au froid ou au chaud… Notre approche de la prévention s’appuie d’abord sur du bon sens. » Et de rappeler une anecdote : « Il y a 50 ans, avant même que les chaussures de sécurité se démocratisent, mon père ne se rendait pas dans les écuries sans chaussures en cuir renforcées. »

Ces vingt dernières années, cette sensibilité familiale s’est peu à peu muée en démarche structurée. Là encore, une histoire de famille... élargie : « J’ai un ami d’enfance, Vincent Giraudeaux qui, petit, passait toutes ses vacances chez nous. Il a appris à jongler, il est devenu acrobate, et il a rejoint la compagnie pendant six ans. Puis il s’est blessé, ce qui l’a poussé à se remettre en question et à créer son entreprise de conseil en santé et sécurité au travail. C’est par lui que j’ai connu la Cramif. » En 2018, l’accompagnement de la Caisse a ainsi débouché sur un diagnostic ergonomique, des formations et des aides financières pour sécuriser les opérations lors du montage des chapiteaux.

UN DÉSHYDRATEUR POUR DIVISER LE POIDS DES BIODÉCHETS

Le spectacle comprend un temps de restauration, une activité prise en compte dans la démarche de prévention des risques professionnels. En particulier la gestion des biodéchets, qui implique la manutention de charges lourdes. Depuis cet été, l’entreprise teste un déshydrateur, en cuisine : les déchets organiques, mais aussi les coquilles d’huîtres ou les os, y sont chauffés à 80 °C et broyés pour former une poudre sèche, censée atteindre 10 à 30 % du poids initial. Les utilisateurs sont conquis : « Le soir, vous versez les restes, vous laissez agir pendant la nuit, et le lendemain, le volume et le poids ont considérablement réduit, s’enthousiasme Jérémy Charrier, le chef de cuisine. Cela permet aussi de limiter la présence de nuisibles, rongeurs et corneilles. C’est important, car nous sommes sous des tentes et chapiteaux, donc dans des locaux non fermés. » La poudre obtenue, ainsi que le fumier issu des écuries, sont ensuite remis à des agriculteurs qui s’en servent comme engrais.

« Dernièrement, nous avons aussi conseillé l’entreprise sur l’acquisition de brouettes électriques, qu’elle souhaitait utiliser pour transporter la paille et le fumier dans les écuries », complète Amandine Saclier Léguisé, contrôleuse de sécurité à la Cramif. Jusqu'alors, les palefreniers soigneurs disposaient de brouettes standards qu’ils vidaient dans une benne positionnée au milieu des écuries. « C’est la solution que mon père avait trouvée pour limiter les trajets avec la brouette chargée, indique Firmin Gruss. Mais aujourd’hui, pour le bien-être des chevaux, les box sont plus grands. Nos écuries, qui accueillent 50 chevaux, atteignent 90 mètres. Ce qui est conséquent. »

Port de charges, bruit, manutentions... réduire la pénibilité dans les écuries

Six brouettes motorisées sont désormais mises à disposition. Pour nettoyer le box de Mioura, un étalon noir, Dorian, palefrenier, se saisit de l’une d’entre elles et vient la positionner facilement à l’entrée de la stalle : « J’ai travaillé dans d’autres établissements qui n’avaient pas ces modèles électriques. À la fin de la journée, on a forcément mal au dos. Là, c’est plus confortable. » Les tâches de nettoyage sont aussi faites plus rapidement, pointe Firmin Gruss : « Les palefreniers peuvent s’occuper de deux box en même temps. Cela leur laisse plus de temps pour s’atteler à des tâches plus intéressantes comme le soin aux animaux. »

Les box de quatre mètres sur trois, changés en 2022, sont aussi dotés de mangeoires rotatives qui permettent de les approvisionner en fourrage depuis l’extérieur, sans avoir à entrer dans le box, et d’abreuvoirs automatiques raccordés à l’eau courante. Fini donc le port de seaux d’eau et les risques d’inondation. La partie inférieure des cloisons est constituée d’une bâche résistante, et non d’une structure en métal, pour éviter que les chevaux ne se blessent quand ils se cognent, et qui permet également de limiter le bruit dans les écuries.

Vue d'une situation de travail au sein de la compagnie Alexis Gruss.

Mais ce ne sont pas les seuls atouts de ces nouveaux box : ceux-ci sont pliables. « Lorsqu’on participe au montage et au démontage des box depuis l’âge de huit ans, on se rend compte de la pénibilité de l’opération et on a le temps de réfléchir à des solutions ! », plaisante Firmin Gruss. Le directeur a donc imaginé une structure constituée de panneaux reliés entre eux, puis s’est entouré d’ingénieurs pour établir un plan en 3D. Il a fait réaliser un prototype, procédé à des tests, demandé des modifications… pour arriver à ces box de 500 kg.

Mécaniser sans créer de nouveaux risques

Chaque été, la compagnie déménage près de Béziers, dans l’Hérault, pour deux mois. Désormais, le démontage des box se fait grâce à un manitou pourvu d’un bras hydraulique, qui saisit la structure, la plie et la transporte jusqu’au camion. Les salariés n’ont plus de port de charges manuel, ils doivent seulement accrocher les structures au bras de l’engin grâce à des chaînes de levage.

« D’une opération qui nécessitait douze salariés, beaucoup de pénibilité et de nombreuses heures, nous sommes passés à quatre salariés et quatre heures de travail », se réjouit le directeur, avant d’apporter une précision : « Lorsqu’on mécanise un process, d’autres risques apparaissent, notamment ceux liés aux collisions engins-piétons ou aux interactions avec la machine, donc il faut adapter l’organisation et former les salariés. » En prévention, comme pour les numéros de haute voltige, la compagnie laisse le moins possible la place au hasard.

UNE HISTOIRE DE FAMILLE

1868 : Mariage de Charles Gruss, tailleur de pierres, avec Maria Martinetti, issue d’une famille d’écuyers et d’acrobates se produisant sous leur chapiteau depuis les années 1850. Peu à peu, les artistes circassiens se spécialisent dans les arts équestres.

1974 : Leur descendant, Alexis Gruss – trapéziste, écuyer voltigeur, clown et musicien – crée une compagnie à son nom, spécialisé dans le spectacle équestre, aux côtés de sa femme, Gipsy Bouglione, fildefériste et jongleuse. 

2002 : Installation du chapiteau au Bois de Boulogne après avoir connu 17 emplacements dans Paris.

2019 : Les enfants d'Alexis Gruss - Stephan, Firmin et Maud - reprennent les rênes de la compagnie. Création du spectacle Les Folies Gruss, mettant en scène 50 chevaux.

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