« Quand on intervient à 80 mètres de hauteur, on met un harnais, indique Romain Serra, directeur de l’entreprise Peinture Aéro, qui a travaillé dans l’éolien lors d’une précédente aventure professionnelle. En revanche, le risque chimique étant invisible, nous ne nous rendions pas compte que l’activité dans laquelle nous nous lancions recélait des dangers dont il était impératif de se prémunir. » L’activité en question, c’est le traitement de surface et la mise en peinture de pièces principalement en aluminium pour les industries de l’aéronautique, de l’aérospatial et de la défense.
Fondée en 2012, Peinture Aéro traite entre 800 et 1 000 lots mensuels (boîtiers pour équipements électroniques, éléments conducteurs…) pour des sous-traitants de grands noms, tels que Thalès ou Safran. Installée depuis 2018 à Bondoufle, dans l’Essonne, l’entreprise emploie actuellement 26 salariés qui exercent leurs métiers dans un atelier de 1 250 m2. « Dans les premiers temps, la priorité était de devenir rentable par le biais de la satisfaction de nos clients, constate Romain Serra. Aujourd’hui, même si nous sommes encore en phase d’apprentissage, nous nous sommes engagés dans une démarche d’amélioration des conditions de travail. »
Substitution et vigilance
Et pour entamer sa mue, Peinture Aéro a pu s’appuyer sur des soutiens extérieurs. Ainsi, depuis 2022, un médecin du travail accompagne l’entreprise dans l’analyse des expositions des équipes aux produits chimiques utilisés dans l’atelier, permettant de vérifier l’adéquation des EPI mis à disposition (masques, gants, lunettes…) à la tâche à effectuer et donc, le cas échéant, la nécessité d’en acquérir de nouveaux. Un exercice de repérage approfondi des risques chimiques est facilité depuis quelques mois par l’utilisation du logiciel Seirich (Système d’évaluation et d’information sur les risques chimiques en milieu professionnel), développé par l’INRS.
RISQUES CHIMIQUES… MAIS PAS SEULEMENT !
En parallèle des risques chimiques, Peinture Aéro avance sur d’autres risques professionnels. L’ergonomie des postes d’épargne (collage d’adhésif sur les parties de pièces qui ne doivent pas être peintes) a été revue avec de nouvelles tables et une lumière mieux adaptée ; un escalier d’accès à la mezzanine est venu remplacer avantageusement l’échelle installée jusqu’alors ; des grillages sont venus sécuriser l’arrière des racks de stockage pour éviter qu’une chute de caisse ne blesse un salarié. « Parfois, agir en prévention ne coûte rien. Il suffit de prendre le temps de se poser les bonnes questions, soutient Romain Serra, le directeur de l’entreprise. Comme lorsqu’après une chute de plain-pied, sans gravité heureusement, causée par une palette qui dépassait sur l’allée de circulation, nous avons simplement déplacé une étagère pour que l’alimentation en pièces des postes d’épargne ne gêne plus le passage. »
« Peinture Aéro a intégré Risques chimiques Pros (RC Pros) de l’Assurance maladie-risques professionnels au printemps 2025, explique Estelle Koeth, contrôleuse de sécurité à la Cramif. C’est un programme d’accompagnement qui comprend la formation d’une personne ressource dont l’une des missions consiste à référencer les produits présents au sein de l’entreprise dans l’outil Seirich. Celui-ci informe sur leurs niveaux de toxicité et permet de hiérarchiser les actions à mener. Sur cette base, il s’agit ensuite de définir un plan d’actions, de le mettre en œuvre puis de le pérenniser. » « Alimenter Seirich me demande du temps, mais le jeu en vaut la chandelle, estime Herwan Nigon, peintre industriel et référent RC Pros au sein de l’entreprise. Nous avons ainsi pu substituer le produit de prénettoyage des pistolets à peinture par une référence moins toxique. Cela rassure de voir moins de pictogrammes, mais cela ne nous dispense pas de rester vigilants et de porter les EPI adaptés. »
Changer les produits plus directement utilisés dans les procédés de traitement de surface ou de peinture s’avère plus compliqué car les donneurs d’ordres imposent certains d’entre eux, censés garantir un haut niveau de qualité. Compliqué, mais pas impossible. « Cela prend du temps mais, en travaillant avec les technologues, ceux-là mêmes qui nous délivrent la qualification nous autorisant à travailler avec nos donneurs d’ordres, il est possible de faire bouger les choses, souligne Romain Serra. Comprendre pourquoi nous devons utiliser certaines références nous permet d’en proposer d'autres avec des caractéristiques similaires, mais moins dangereuses. » C’est à l’issue d’un tel processus qu’une sous-couche a été abandonnée au profit d’une autre moins toxique. Revers de la médaille, cette dernière impose une préparation des pièces qui implique plus de gestes répétitifs… Sans toutefois créer véritablement un nouveau risque, cela la question du risque de TMS et d'une éventuelle mécanisation.
Pour l’heure, c’est l’automatisation du traitement de surface qui est en cours. Le cahier des charges, rédigé avec l’aide du Centre technique des industries mécaniques (Cetim), précise les caractéristiques des machines qui plongeront les pièces dans les bains dégraissants, décapants, de traitement et de rinçage. Actuellement, il est entre les mains de différents fabricants. « En fonction du coût, il faudra peut-être attendre un peu », regrette Romain Serra. « Un contrat de prévention sera certainement possible, intervient Estelle Koeth. Nous en discuterons quand vous aurez tous les chiffres en main. » Mais d’ores et déjà, un premier bain a été changé en décembre dernier. Le prestataire a été sélectionné à la fois pour sa capacité à réaliser cette opération et pour son aptitude à travailler en sécurité. L’idée n’étant pas de faire peser le risque sur une autre entreprise.
Dans les tuyaux également, la remise à niveau des ventilations de l’atelier de sérigraphie. Pour éviter de se tromper, Peinture Aéro a fait appel à l’expertise du Centre de mesures physiques de la Cramif. Ses recommandations ont nourri les cahiers des charges transmis à des fabricants dont le retour est attendu. « Et normalement, notre nouveau laboratoire de préparation de peinture, équipé de dosserets aspirants parfaitement dimensionnés, devrait être installé au premier trimestre 2026, se félicite Romain Serra. Il reste juste à s’assurer que les correctifs demandés par le Centre de mesures physiques ont bien été pris en compte. » Là aussi, la Caisse pourra soutenir l’effort financier avec un contrat de prévention.
DE L’INJONCTION À L’ANIMATION
« Pas à pas, nous améliorons les conditions de travail de nos équipes et il est important de pérenniser cette dynamique, explique Romain Serra, le directeur de Peinture Aéro. J’ai saisi l’importance de l’animation de la démarche sécurité, pour qu’elle soit comprise et partagée par tous et ainsi qu’elle puisse s’installer dans le temps, au cours d’un programme d’accélération des entreprises proposé par la Banque publique d’investissement. Mais ce n’est pas chose aisée et j’avais tendance à n’être que dans l’injonction avec mes équipes. En 2023, j’ai fait la connaissance d’un ancien dirigeant qui est devenu mon parrain en la matière. Il m’a aidé à formaliser notre politique sécurité et passe trois fois par an pour me conseiller et m’accompagner dans la mise en place d’actions de sensibilisation : tous les mois, une réunion permet la remontée de situations à risque ; le service de prévention et de santé au travail est intervenu pour une matinée de sensibilisation au risque chimique... »