Vous avez toujours voulu être coiffeuse, mais après six ans dans un salon, une réaction allergique à un produit de coloration a bouleversé votre quotidien. Pouvez-vous nous raconter… ?
Mathilde Ressot. Tout a commencé par une petite plaque sur un doigt. Ça grattait un peu, je n’y ai pas prêté tout de suite attention. Mais les démangeaisons se sont amplifiées. Les rougeurs se sont étendues à d’autres doigts, puis à la main. En deux ou trois mois, c’était devenu insupportable : brûlures, suintements, eczéma jusqu’au bras. Mais j’étais dans le déni. Par peur de perdre mon métier, je cachais mes mains. Un jour, ma patronne, qui n’était pas à temps plein dans le salon, a vu l’état de mes doigts et m’a poussée à consulter. Ils avaient triplé de volume, ça s’infectait… Le médecin du travail m’a orientée vers un allergologue qui m’a prescrit un bilan allergologique. Les tests ont révélé une allergie à la paraphénylènediamine (PPD), très utilisée dans les colorations. Ce produit chimique est extrêmement allergisant : c’est l’une des principales causes d’eczéma professionnel chez les coiffeurs.
DES ALTERNATIVES COMPLEXES À TROUVER
La suppression des irritants et allergènes utilisés dans les salons de coiffure est complexe. La raison principale est l’absence d’alternatives donnant le même résultat, en particulier pour les colorants capillaires. Il va donc falloir agir en priorité sur les méthodes, l’organisation du travail et la protection collective : préparation des produits de coloration dans un local dédié avec aspiration à la source, mise en place d’une ventilation générale des locaux. L’utilisation de gants adaptés pour la préparation et l’application des produits de coloration, la décoloration et la permanente est également recommandée.
Que s’est-il passé après ce diagnostic ?
M. R. J’ai été mise en arrêt immédiatement. Quand le diagnostic est tombé, le médecin m’a dit : « Vous ne pourrez plus travailler avec ces produits. » C’était brutal. En pleine crise sanitaire, j’ai dû engager une procédure de reconnaissance de maladie professionnelle. Tout a été extrêmement vite car mon dossier remplissait tous les critères. Deux mois plus tard, la reconnaissance de maladie professionnelle a été un soulagement, une réponse après un an de souffrance et de doutes. Dans le même temps, ma patronne m’avait parlé d’un salon de coiffure végétale qu’elle connaissait, dans le Vieux-Lyon. J’ai pris quelques mois pour réfléchir et, après le deuxième confinement, j’ai frappé à leur porte. J’ai été embauchée fin 2020, et aujourd’hui, avec deux associées, nous avons racheté le salon, dans lequel nous travaillons sans produits de synthèse. Véritablement, c’est un autre métier ! D’ailleurs, il y a un virage psychologique à prendre. On l’explique bien à nos apprentis. Cela nécessite d’être transparent, de savoir dire aux clientes si ce qu’elles nous demandent est réalisable ou pas. On ne peut pas éclaircir le cheveu, par exemple, mais on va jouer sur les reflets. De nombreuses clientes sont aussi sensibles à ces questions de santé, car la PPD peut également être à l’origine d’eczéma du cuir chevelu.
DES ERREURS ET DES BONNES PRATIQUES
« Tu feras les shampoings. » Il n'est pas rare de voir, chez le coiffeur, l’apprenti préposé aux shampoings… En matière d’organisation du travail, il est mieux d'éviter qu’un coiffeur ne passe plusieurs heures par jour les mains dans l’eau. « Pour prévenir l’irritation cutanée, il est important de limiter ce temps de travail en milieu humide, rappelle Annabelle Guilleux, experte d’assistance-conseil à l’INRS. Par ailleurs, certaines bonnes pratiques de travail doivent être rappelées, notamment en ce qui concerne le port de gants : se laver les mains à l’eau tiède et au savon doux, et les sécher soigneusement avant et après chaque utilisation, porter les gants sur des périodes aussi courtes que possible, ne pas porter de bagues, garder les ongles courts, ne pas réutiliser ni retourner de gants à usage unique, appliquer une crème émolliente sur ses mains pour protéger sa peau et préserver la barrière lipidique à chaque pause et après le travail. »
Que pensez-vous de la place accordée aux risques professionnels dans les formations à la coiffure ?
M. R. Franchement, on n’est pas préparé à ça. Dans ma formation initiale, on ne m’a jamais parlé des risques liés aux produits chimiques ni des alternatives possibles. Et de ce que je perçois, ça n’a pas beaucoup changé. Les programmes sont anciens et insuffisamment mis à jour. Les écoles travaillent en partenariat avec de grands groupes qui mettent en avant les produits de coloration de synthèse. Par conséquent, rien n’est remis en question. Aujourd’hui, une personne qui déclare une allergie pendant ses études devra quand même passer ses examens avec des produits de synthèse. C’est décourageant et peut donner le sentiment qu’il n’y a pas de plan B. Par mon témoignage, j’ai envie de montrer que d’autres voies existent. Que l’on peut coiffer autrement. Et dans ma pratique, j’ai aujourd’hui le sentiment de prendre soin de moi autant que des clientes.
DERMATITES DE CONTACT ET ALLERGIES RESPIRATOIRES
Les coiffeurs sont particulièrement exposés au travail en milieu humide, qui est l’un des principaux facteurs de risque d’apparition d’un eczéma des mains en milieu professionnel. « La protection des mains est donc indispensable, indique Nadia Nikolova-Pavageau, experte d'assistance médicale à l'INRS. La coiffure est en plus l’un des secteurs les plus à risque de dermatites de contact professionnelles du fait de l’exposition à de nombreux irritants et à des allergènes présents notamment dans les produits de coloration. Ces dermatites de contact professionnelles peuvent apparaître dès l’apprentissage. » Les allergies aux produits présents dans les teintures capillaires et notamment à la paraphénylènediamine (PPD) sont les plus connues. « Pour les personnes allergiques à la PPD, l’utilisation des colorations végétales peut constituer une alternative », reprend l’experte. Des allergies de contact à certains produits utilisés pour ces colorations, comme le henné, existent, mais sont beaucoup plus rares. En dehors des colorants capillaires, les principaux allergènes rencontrés par les professionnels de la coiffure sont les persulfates contenus dans les produits de décoloration, les parfums et les biocides présents dans certains shampoings et produits de nettoyage.