Pour changer de tête, soigner son apparence ou simplement s’accorder un moment de détente, on s’en remet à leurs mains. Les professionnels de la beauté sont nombreux et leurs métiers aussi divers que les pratiques. Les coiffeurs constituent le deuxième secteur de l’artisanat en France : plus de 111 000 établissements et près de 178 000 actifs dont 23 000 apprentis. Les salons de beauté et de bien-être rassemblent selon l'Insee, environ 62 000 professionnels – majoritairement des femmes – qui proposent soins du visage, des mains ou des pieds, d’embellissement des ongles, etc. Le secteur du tatouage, en plein essor depuis une quinzaine d’années, compterait aujourd’hui quelque 15 000 professionnels sur le territoire, voire davantage. Un panorama loin d’être exhaustif.
Mais derrière la vitrine, où tout est pensé pour le bien-être des clients, quelles contraintes pèsent sur l’activité des professionnels ? À quels risques les salariés sont-ils exposés ? « Le secteur est jeune, composé à 90 % de femmes. Il est aussi très majoritairement constitué de petites entreprises, souvent sans ou avec très peu de salariés », explique Hugues Fièvre, ingénieur-conseil à la Carsat Centre-Ouest. Le chef d’établissement, qui exerce généralement les mêmes tâches que ses salariés, est donc pleinement au fait des réalités du métier. Pour autant, la prévention des risques professionnels est parfois éclipsée par les impératifs économiques et la relation client.
Côté sinistralité, les accidents les plus fréquents sont liés aux chutes – de plain-pied et de hauteur –, à l’utilisation d’outils, comme les ciseaux, ou encore aux manutentions. Plus rarement, des accidents peuvent être la conséquence d’agressions par les clients. Les maladies professionnelles, quant à elles, sont principalement liées aux troubles musculosquelettiques (TMS), qui représentent 80 % des cas déclarés. Le dos, les épaules et les mains, à travers notamment le syndrome du canal carpien, sont particulièrement touchés. Postures contraignantes, gestes répétitifs, stations debout prolongées… Un coiffeur enchaîne souvent les prestations, tandis qu’un tatoueur, penché pendant de longues heures au-dessus de son client, est exposé à l’utilisation d’appareils vibrants.
Comment prévenir les risques professionels dans le secteur de la beauté ?
20 % des maladies professionnelles sont le fait d’allergies cutanées ou respiratoires. En cause, les produits de coloration, de décoloration, de permanente ou de lissage utilisés en coiffure, mais aussi les résines et vernis manipulés notamment par les prothésistes ongulaires. Parfois sévères, ces allergies peuvent conduire à des situations d’inaptitude professionnelle. Ce panorama a amené l’INRS à développer, en lien étroit avec les organisations professionnelles, un panel d’outils dédiés à la prévention. Parmi eux, les outils d’évaluation des risques professionnels (OiRA) ont été conçus pour aider les très petites entreprises dans cette étape clé, indispensable à la construction d’un plan d’actions de prévention adapté. Trois outils OiRA consacrés au milieu de la beauté sont disponibles sur le site de l’INRS : l’un dédié aux métiers de la coiffure, un deuxième aux soins esthétiques et le troisième au soin et à la prothésie ongulaires.
En matière de prévention, des solutions existent – et elles ne sont pas nécessairement coûteuses. « Elles concernent par exemple l’organisation du travail, le désencombrement des espaces, le rangement des produits », décrit Hugues Fièvre Et, par ailleurs, bien sûr, le matériel : fauteuils et bacs à shampoing réglables en hauteur, tables de massage à hauteur variable et réglage électrique, sèche-cheveux plus légers, ciseaux ergonomiques avec ou sans anneaux. Un changement en faveur de ce dernier type d’outil est toutefois susceptible d'être déstabilisant. Cela peut supposer de réapprendre un geste de travail et donc de pouvoir être formé.
L’adhésion des professionnels n’est pas systématique. « Le marché de l’esthétique est en perpétuel mouvement. Dans la région de Nancy, nous avons eu l’opportunité de participer à des études de l’INRS sur la recherche de matériel ergonomique, et travaillé avec le service de prévention et de santé au travail pour accompagner les équipes vers de bonnes pratiques, évoque Emmanuel Musquar, le fondateur de Passage Bleu, qui compte aujourd’hui une soixantaine de maisons de beauté. Il est important de rester en veille, mais aussi d’associer le personnel, faire tester le matériel pour, lorsque les retours sont positifs, pouvoir le déployer. »
Des fiches pratiques, consultables sur le site www.ameli.fr, ont été élaborées pour aider les chefs d’entreprise et leurs collaborateurs à choisir certains équipements, comme une table de massage ou une table aspirante de prothésie ongulaire. Elles passent en revue des critères liés à la conception, la fonctionnalité, l’aménagement du poste, l’entretien, la formation du personnel…
Prévention du risque chimique : choisir les produits les moins dangereux
La prévention du risque chimique constitue un autre axe majeur de travail. Elle repose d’abord sur une bonne connaissance des produits utilisés et des dangers associés, qui ne peut se faire qu’en lien étroit avec les fournisseurs. « La fiche de données de sécurité n’est pas obligatoire pour les cosmétiques et c’est une difficulté quand on entreprend de faire l’inventaire des produits utilisés », souligne Julie Vonarx, toxicologue et IPRP à l'Association interentreprises de prévention et de santé au travail du Cher (APST 18). On peut trouver des substances irritantes, sensibilisantes, avec une toxicité spécifique, des perturbateurs endocriniens, des cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction dans certains produits présents dans les salons de coiffure, de manucure ou dans les instituts de beauté. Ces produits sont à éliminer en priorité.
Mais il n’est pas toujours simple, pour un chef d’entreprise, d’y voir bien clair. Les organisations professionnelles sont susceptibles d'apporter une aide précieuse. « Il faut faciliter l’accès aux informations essentielles, aux évolutions réglementaires. Avec la branche esthétique, la Confédération nationale artisanale des instituts de beauté et Spa (Cnaib-Spa) a participé à la rédaction de brochures INRS pour aider les chefs d’entreprise qui doivent réaliser leur document unique d’évaluation des risques professionnels et mettre en œuvre une démarche de prévention. Deux guides concernant les esthéticiennes et les prothésistes ongulaires ont été élaborés. Ils abordent la prévention des TMS et l’exposition aux produits chimiques, mais également les autres aspects du quotidien, comme l’éclairage, auxquels on ne pense pas toujours immédiatement », indique Nadège Dekenuydt, co-présidente Cnaib-Spa. L’organisation professionnelle sensibilise via des newsletters, des conférences thématiques. « Récemment, une session a été consacrée à la chimie des produits et à l’aménagement du poste de travail en prothésie ongulaire. Cela permet aux professionnels de se rencontrer, d’échanger sur leurs pratiques », poursuit-elle.
Dans les boutiques, la priorité doit être donnée à la prévention collective : aménager par exemple des espaces de préparation dédiés avec des dispositifs de captage enveloppants, organiser le stockage des produits dans un local dédié et ventilé, utiliser des tables aspirantes qui permettent de capter les polluants à la source, prévoir un renouvellement d’air adapté à la taille du local, à l’activité et au nombre d’occupants… En complément, il faut éviter le contact direct avec les produits ; éliminer au maximum tout transvasement, mélange ou dosage de produits en choisissant des présentations et des formats adaptés à l’activité ; vérifier que les gants de protection sont adaptés aux produits manipulés ; respecter les règles d’hygiène ; garder de préférence les ongles courts ; éviter de porter des bijoux… La formation et l’information du personnel, notamment portant sur l’hygiène et le soin des mains, est indispensable.
Des équipements et des formations pour les professionnels de la beauté
Ces dernières années, les risques chimiques dans les activités de soin et de décoration de l’ongle ont fait l’objet d’une attention particulière. En 2017, un travail d’expertise de l’Anses a permis d’identifier plus de 700 substances présentes à la fois dans la composition des produits et dans l’atmosphère des salons, dont certaines jugées très préoccupantes : substances cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction (CMR), mais aussi perturbateurs endocriniens. « Pour enrichir des données issues de mesurages atmosphériques, une campagne interrégionale a été menée entre 2019 et 2022 en Normandie et en Centre Val-de-Loire. Elle a permis de mettre en évidence des expositions individuelles relativement faibles aux solvants, mais fréquentes et des situations de polyexposition, explique Christine Boust, responsable du laboratoire interrégional de chimie de la Carsat Normandie. Les niveaux d’exposition aux poussières se sont révélés plus élevés que ceux des solvants, tout en restant en deçà des valeurs de référence. »
Autre constat préoccupant : la rareté des dispositifs de captage au plus près de la source, au niveau même de l’endroit où la cliente pose les mains. Et lorsque ces dispositifs sont présents, ils ne sont pas conformes aux préconisations de l’Assurance maladie-risques professionnels. Or l’activité séduit de plus en plus et n’est pas réglementée par un diplôme spécifique, même si une formation qui aborde l'utilisation de produits chimiques, l’aménagement du poste de travail, le nettoyage et la désinfection des instruments, notamment, est fortement recommandée.
Comme dans l’ensemble des métiers, l’acquisition des bons réflexes doit intervenir dès la formation initiale. « Il faut sensibiliser les futurs professionnels aux enjeux de santé et de sécurité au travail », insiste Jean-Alain Larreur, directeur délégué aux formations professionnelles et technologiques au lycée Marie-Le Franc, à Lorient, dans le Morbihan. L’établissement a investi dans du matériel ergonomique : tables de soins esthétiques à hauteur variable, équipées d’une encoche pour positionner le pied ; tables de manucure avec encoffrement et aspiration intégrée… Mais pas seulement. « Nous faisons intervenir des ergonomes dans les formations et avons été contactés par des infirmières pour envisager une sensibilisation aux risques psychosociaux, poursuit Jean-Alain Larreur. Le métier est glamour en apparence, mais il ne faut pas négliger ce qui se joue en matière de management, de pression au travail, etc. » Une réalité qu’il faut intégrer tôt, si l’on veut inscrire durablement la prévention dans les pratiques professionnelles.
FRAPPER À LA BONNE PORTE
Vers qui se tourner pour améliorer les conditions de travail ? C’est la question que s’est posée Caroline Fleury, gérante du centre de bien-être Feeling Spa (dix salariés), lorsqu’en 2019, elle envisage la création d’un nouvel établissement à L’Isle-d’Espagnac, en Charente. Après une expérience locative, elle veut faire construire un espace regroupant salon de massage, coiffeur et centre aquatique. « On venait de locaux petits, où les contraintes ergonomiques étaient nombreuses. Les salariées travaillaient avec des lits non ajustables et se plaignaient du dos », se souvient la dirigeante. Elle se rapproche de fournisseurs de matériel puis prend contact avec Hugues Fièvre, ingénieur-conseil à la Carsat Centre-Ouest. « Il s’est déplacé sur site et nous avons pu discuter de nos besoins. Nous utilisions des marmites d’eau chaude, dans lesquelles étaient récupérées les serviettes. Sur ses conseils, nous avons modifié le mode opératoire, investi dans des petits fours à vapeur et dans des pinces pour récupérer les serviettes sans se brûler », explique la gérante. L’établissement a bénéficié d’une aide financière de la Carsat pour l’achat de ce matériel, des tables de massage à hauteur réglable, des fauteuils ergonomiques et des bacs à shampoing adaptés.