« Pour votre longévité, il est important que vous portiez une attention particulière à votre position de travail. Vous avez des chaises à hauteur variable dans la salle, utilisez-les ! Je ne veux voir personne faire la tortue. » Si le ton est détendu, les consignes sont précises. Porté par l’essor du nail art, le métier de prothésiste ongulaire séduit de plus en plus. À Lisieux, dans le département du Calvados, Mélissa Decke veut mettre en avant une pratique rigoureuse, attentive à la santé et aux conditions de travail. En 2014, en parallèle de son activité de salon, elle a créé un centre de formation en prothésie ongulaire. Méliss’Nails, c’est le nom du salon, a, depuis, accueilli 420 stagiaires, 15 % pour une formation de base et la majorité pour du perfectionnement, notamment, en nail art.
L’activité repose principalement sur la pose de vernis semi-permanent et de prothèses ongulaires avec des techniques à base de gel ou de caoutchouc (« rubber base »). Une autre méthode, utilisant la résine, existe, mais elle est moins répandue en raison des fortes odeurs qu’elle génère dans le local. Mélissa Decke a fait le choix de ne pas y recourir. Dans les formations, elle aborde la question des troubles musculosquelettiques, du choix de matériel, pour réduire les contraintes physiques, mais aussi celle de l’utilisation des produits chimiques. « Quand vous débutez, le budget est limité. Attention, toutefois, à ne pas chercher à faire des économies sur des équipements aussi essentiels qu’une ponceuse ergonomique ou une aspiration de table efficace », indique-t-elle.
Le métier de prothésiste ongulaire : une profession encore peu encadrée
C’est en 2010 que Mélissa Decke s’est lancée dans le métier, avec un statut d’autoentrepreneuse. Pendant quatre ans, elle exerce au domicile de clientes, entre Orbec et Lisieux. Une activité itinérante avec beaucoup de contraintes : manque d’espace, de matériel ergonomique ou d’aération, nombreux déplacements, transport d’une mallette de 27 kg… « C’est fatigant pour une rentabilité limitée. Je n’encourage pas mes stagiaires à suivre cette voie. Investir dans un local peut faire peur, mais cela permet de travailler dans de meilleures conditions », assure la professionnelle. Après quelques années, elle installe chez elle un poste dédié à la prothésie ongulaire et à la pose de cils, puis trouve de nouveaux locaux.
FAIBLES EXPOSITIONS, MAIS DISPOSITIFS DE CAPTAGE INSUFFISANTS
La campagne interrégionale sur la prothésie ongulaire, menée par les Carsat Centre-Val de Loire et Normandie entre 2019 et 2022, a permis un recensement des produits les plus rencontrés dans une vingtaine de salons : gels, vernis semi-permanents, solvants de nettoyage, la plupart conditionnés en petits volumes. On retiendra notamment la présence de toluène et d’hydroquinone dans la composition de certains produits cosmétiques, ainsi que de perturbateurs endocriniens. Les concentrations atmosphériques ont révélé une polyexposition des salariés à des niveaux faibles et toujours inférieurs aux valeurs de référence à différents solvants, substances réactives et aux poussières, notamment des poussières de polyméthacrylates. Par ailleurs, les dispositifs de captage présents ne sont pas conformes aux recommandations de l’Assurance maladie-risques professionnels. Les principaux manques ont été identifiés au niveau de la ventilation générale et de l’absence de rejet à l’extérieur des polluants.
Peu avant son installation au centre de Lisieux, elle croise la route de la Carsat Normandie. « Nous intervenions dans le cadre d’une campagne interrégionale menée par les Carsat Centre-Val de Loire et Normandie qui s’est déroulée entre 2019 et 2022. À cette occasion, 24 visites d’établissements ont été réalisées », explique Sonia Frémont, contrôleuse de sécurité à la Carsat Normandie. Ces interventions donnent lieu à un état des lieux complet des salons, en partenariat avec les services de prévention et de santé au travail. Les préventeurs passent en revue les produits utilisés, les techniques mises en œuvre, les équipements disponibles. La Carsat procède ensuite à des prélèvements atmosphériques et à des mesures aérauliques au niveau des tables aspirantes. Bilan : elle observe une polyexposition des salariés à différents solvants, substances réactives et poussières.
« Être conseillée a permis de faire évoluer mes formations. Il existe un manque d’encadrement de la profession : aucun nombre d’heures de formation n’est obligatoire pour devenir prothésiste ongulaire. Pourtant, un socle minimal de connaissances est indispensable pour être autonome et travailler correctement. Beaucoup de professionnelles sont dans la même situation que moi à mes débuts : elles démarrent seules », souligne Mélissa Decke. Les formations qu’elle propose ont une durée minimale de deux semaines au salon, parfois trois pour l’approfondissement de certaines techniques.
« J’alerte sur la tentation de vouloir aller trop vite, de prendre un maximum de clientes par jour. Le risque chimique est méconnu. Je parle des allergies professionnelles, qui peuvent conduire, dans certains cas, à ne plus pouvoir exercer », poursuit-elle. « Je n’étais pas à l’aise avec les formations en ligne. Il y a un savoir-faire pratique à acquérir, notamment sur la santé de l’ongle pour ne pas créer de dommages irréversibles à la cliente, témoigne Émilie (NDLR. La personne n'a pas souhaité donner son nom), l’une des stagiaires. Et puis il y a tout le volet lié au matériel, aux produits utilisés. La formation de Mélissa est certifiée Qualiopi. C’est rassurant. »
Produits chimiques et risques professionnels en prothésie ongulaire
« La fiche de données de sécurité n’est pas obligatoire pour les cosmétiques. Il est donc important de bien étudier l’étiquette, sur laquelle doit figurer la liste des ingrédients, pour faire la chasse à certaines substances, comme l’hydroquinone ou les (méth)acrylates. Pour un non-chimiste, le travail n’est pas simple. Il ne faut pas hésiter également à interroger ses fournisseurs », souligne Sonia Frémont. Dans le cadre de la formation, Mélissa Decke insiste sur l’aération des locaux et la ventilation générale, ainsi que sur l’utilisation d’une table aspirante à air recyclé, peu bruyante et équipée d’un filtre à charbon actif pour capter les composés organiques volatils (COV) et les poussières émises lors du ponçage des ongles.
« Un captage efficace permet à la fois de préserver votre santé et d’allonger la durée de vie du matériel », souligne-t-elle. « La vitesse de captage au point d’émission des poussières – là où la main est posée – doit être supérieure à 1 m/s. On pourrait compléter l’équipement avec une boîte plexiglass comprenant une ouverture de chaque côté », précise Sonia Frémont, qui regrette que, comme dans la totalité des établissements visités lors de la campagne, l’équipement ne soit pas pourvu d’un rejet à l’extérieur de l’air filtré. « Beaucoup de salons sont en ville ou dans des allées de centres commerciaux, ce qui complique la donne », constate la préventrice.
« J’ai choisi d’ouvrir mon salon, explique Maurane Blanchet, une autre stagiaire, je retiendrai de cette formation les conseils sur les équipements, l’entretien, l’hygiène. J’ai notamment pris conscience de la question des poussières. » Beaucoup de professionnels en exercice déclarent avoir déjà rencontré des problèmes de santé (cutanés, respiratoires, ORL, maux de tête…). Pour la formatrice, l’objectif est clair : former et informer pour mieux préparer l’avenir.
VERS UNE STRUCTURATION DE LA PROFESSION ?
À ce jour, il n’existe pas de formation obligatoire en esthétisme ou stylisme ongulaire dès lors que la prestation n’implique pas d’intervention sur le corps humain. En revanche, les prestations de modelage et de manucure réalisées directement sur la main ou l'ongle sont, elles, réservées aux professionnels titulaires d'une qualification en esthétique. « Néanmoins, le gouvernement reste attentif à la prévention des risques […] professionnels de ce secteur […]. Ainsi, même s'il n'existe pas d'obligation de qualification, [il] encourage les professionnels du secteur à suivre une formation spécifique à la prothésie ongulaire, notamment en se référant au répertoire national des certifications professionnelles », avance le ministère chargé du Commerce dans sa réponse à un député sur le sujet publiée dans le Journal officiel du 6 février dernier. Dans toute recherche de formation, il est bon de se rapprocher des fédérations professionnelles du secteur, la Cnaib-Spa ou la CNEP.