Travail & Sécurité. Pourquoi vous êtes-vous intéressées particulièrement aux personnels des centres de tri des ordures ménagères ?
Clémence Fourneau. L’Anses avait publié un premier rapport d’expertise en 2019 sur l’ensemble du secteur des déchets au niveau national. Outre le constat d’un manque de données scientifiques sur les risques sanitaires de ce secteur, cette première expertise avait identifié la filière « Emballages ménagers » comme une filière à prioriser pour une étude des risques professionnels au regard des dangers et expositions identifiés et de l’essor attendu des activités de cette filière. Dans la continuité, l’Anses a décidé en 2021 d’effectuer une seconde expertise qui dresse un panorama de la filière de gestion des ordures ménagères puis se focalise sur les risques sanitaires pour les travailleurs impliqués dans les activités de tri. Cela représente environ 10 000 travailleurs répartis sur 350 centres de tri.
Comment avez-vous procédé et qu’avez-vous pu constater ?
Amandine Paillat. Nous avons consulté la littérature scientifique existante et nous nous sommes aperçus qu’en France, le sujet était assez peu documenté. Nous avons également conduit des entretiens avec des acteurs clés du secteur, et exploité des bases de données en santé au travail. De tous ces travaux, nous avons tiré plusieurs constats, notamment sur les expositions auxquelles sont soumis les salariés des centres de tri. Si les rares études ne permettent pas d’évaluer les expositions aux agents chimiques, on constate que les travailleurs sont particulièrement exposés à des agents biologiques issus notamment des emballages alimentaires ainsi qu’aux endotoxines. Plusieurs centaines d’espèces bactériennes et fongiques ont été identifiées dans l’air des centres de tri. Les espèces prédominantes sont des pathogènes opportunistes, qui peuvent causer des infections, en particulier chez les travailleurs ayant un système immunitaire affaibli. Parmi les facteurs aggravants : des températures plus élevées ou une durée plus longue de stockage des déchets avant tri conduisent à des concentrations en bactéries, moisissures et endotoxines plus élevées, ainsi qu’à une diversité microbienne plus importante. En outre, la présence de rats au milieu de tous ces déchets expose aussi les salariés à la leptospirose.
C. F. Les erreurs de tri peuvent aussi être à l’origine d’explosions puis d’incendies. Ces accidents sont fréquents dans les centres de tri à cause notamment des bombes aérosols, des cartouches de gaz ou encore des batteries au lithium qui représentent de véritables dangers pour les salariés et les installations. Dans le même registre, les agents peuvent aussi se retrouver en présence de verre ou de seringues.
Vous évoquez aussi les conditions de travail…
A. P. Effectivement, il s’agit là d’une autre forte préoccupation pour les travailleurs du tri des déchets. Ils sont soumis des conditions de travail difficiles : gestes répétitifs sous contrainte de temps, postures, bruits, vibrations, températures, etc. Avec l’essor de l’automatisation apparaissent aussi de nouveaux risques. Il est demandé de plus en plus de polyvalence aux salariés qui se retrouvent à réaliser, parfois dans l’urgence, des tâches pour lesquelles ils n’ont pas été formés, notamment en cas de bourrage dans une machine ou d’intervention sur une autre afin de fluidifier le flux.
C. F. Autre difficulté, les données de sinistralité de la Cnam ne permettent pas d’identifier les maladies professionnelles ou les accidents du travail pour les travailleurs en centre de tri. De plus, la physionomie de la population concernée, essentiellement des personnes en situation précaire, parfois en intérim, rend plus ardue la mise en place d’un suivi médical.
En conclusion, vous formulez un certain nombre de recommandations… Quelles sont-elles ?
C. F. Il est important de rappeler que, puisque les risques biologiques ne peuvent pas être supprimés, il incombe aux entreprises d’adapter les mesures permettant de préserver la santé et la sécurité des salariés. Il conviendrait également de s’intéresser davantage à la polyvalence en déterminant précisément les activités et champs d’action de chacun et en formant les personnels aux tâches susceptibles de leur incomber. Il est aussi essentiel d’organiser le travail afin de prévenir notamment les TMS.
A. P. On peut aussi limiter la prolifération d’agents biologiques, en s’attaquant aux temps de stockage des déchets. Cela passe par un meilleur traitement en marche en avant au niveau de la prise en charge des arrivages en centres de tri, mais également par une attention des collectivités pour assurer une fréquence suffisante des collectes. La quantification des expositions aux agents biologiques reste aussi à améliorer afin de mieux évaluer les risques pour la santé de ces travailleurs. Il ne faut pas oublier non plus qu’en amont de la chaîne se trouve la population générale qui pourrait être plus sensibilisée à la qualité du tri.

