« Déviation ». Le message, doublé d’un panneau « sens interdit », est sans équivoque : pendant quelques semaines, les automobilistes qui souhaitent rejoindre la clinique Rougemont, au Mans, dans la Sarthe, depuis le quartier des universités, devront emprunter un itinéraire bis. Un léger détour pour les usagers… mais un grand pas pour la sécurité des ouvriers qui officient à 200 mètres de là, à l’abri de la circulation. Dans la série des grands chantiers qui touchent actuellement la cité mancelle, le nord de la métropole se prépare à un changement en profondeur, avec l’installation d’un nouveau réseau de chaleur urbain alimenté à 100 % par des énergies renouvelables.
« L’objectif est de construire une chaufferie biomasse et de remplacer 180 points de production de chauffage individuel, actuellement au gaz, par des échangeurs raccordés à cette nouvelle structure. Ce réseau sera aussi connecté à un autre, qui couvre le sud du Mans, et qui est alimenté par une usine d’incinération de déchets », détaille Théo Olivier, chef de projet chez Engie, entreprise générale pour le compte de la maîtrise d’ouvrage Mans Nord Enr’gie. Cela revient à déployer 36,5 km de canalisations qui alimenteront 16 000 équivalents logements, ainsi que le centre hospitalier et l’université.
Des travaux d’envergure, qui s’étendent sur trois ans, et pour lesquels la prévention des risques professionnels a été anticipée dès les pièces de marché. « La maîtrise d’ouvrage a intégré dans le cahier des charges les thèmes opérationnels prioritaires (TOP) définis par l’Assurance maladie-risques professionnels pour sécuriser les chantiers, explique Éric Liger, contrôleur de sécurité à la Carsat Pays de la Loire. Elle a évalué les risques et prévu les mesures de prévention adaptées, notamment des travaux sous route barrée et la sécurisation des tranchées par des blindages et des garde-corps. »
Anticiper la fermeture des routes avec la collectivité
Mais la fermeture des routes ne s’improvise pas. Avant le lancement des travaux, la maîtrise d’ouvrage et les entreprises retenues ont dû convaincre les services de voirie de l’intérêt de cette organisation. « Il a fallu faire de la pédagogie, remarque Théo Olivier. C’est contraignant pour la ville, car le projet implique une dizaine de chantiers simultanés avec des emprises variables selon les phases. Mais les compagnons sont amenés à manipuler des canalisations en acier de 12 mètres de long, soit plus que la largeur standard d’une rue : c’est mieux pour tout le monde, usagers compris, que cela se fasse sans circulation autour. »
ÊTRE AU TOP DÈS LA CONCEPTION
Afin de réduire les accidents graves et mortels dans le secteur du BTP, l’Assurance maladie-risques professionnels préconise l’intégration de cinq « Thèmes opérationnels prioritaires », dits « TOP », dès la phase de conception et de préparation de chantier :
- la mise en commun de moyens pour prévenir les risques d'enfouissement et de chutes ;
- la gestion des manutentions et des approvisionnements ;
- la coordination SPS ;
- l'hygiène et les conditions de travail (mise à disposition de base vie avec vestiaires, sanitaires et lave-mains propres...) ;
- les interventions ultérieures sur l'ouvrage (intégrer aux ouvrages réalisés des moyens de lavage mécanisés pour assurer la maintenance ou le remplacement des équipements...).
La planification des différents chantiers a aussi dû s’adapter au calendrier de la métropole, afin d’éviter des travaux dans des zones accueillant des événements festifs ou culturels. « Grâce à ce travail préparatoire, 97 % des chantiers se font en route barrée, se félicite le chef de projet. Mais cela nécessite une organisation rigoureuse sur toute la durée des travaux. Les arrêtés de circulation doivent être demandés dix jours avant le début de l’activité, donc des réunions continuent à être organisées tous les mois avec les services dédiés pour valider les fermetures du mois suivant. »
Sécuriser les tranchées pour prévenir les risques d’enfouissement et de chute
Retour avenue Bartholdi, dans le secteur de l’université. En plus des panneaux annonçant la déviation, installés à distance du chantier, une signalisation lumineuse et des blocs de béton posés à chaque extrémité de la zone de travaux complètent le dispositif. « Au cas où un véhicule ne respecterait pas la signalisation et arriverait de face, c’est une sécurité supplémentaire », insiste Théo Olivier. En outre, le périmètre est entièrement clôturé par des grillages de deux mètres de haut pour éviter les intrusions de piétons ou de cyclistes.
Sur ce tronçon, le travail en tranchée est terminé. Mais, à quelques pas, un autre chantier se poursuit sur un talus longeant un bâtiment universitaire. « Les standards Engie interdisent d’ouvrir sur plus de 60 mètres pour éviter de décompacter les sols et risquer les glissements de terrain », indique Théo Olivier. Ici, c’est Cise TP, entreprise spécialisée dans la pose et la réhabilitation de canalisations, qui opère. Pour supprimer les risques d’enfouissement, elle a opté pour un blindage en acier. « Le Code du travail impose de sécuriser les tranchées à partir d’1,30 m de profondeur par blindage, avec des éléments préfabriqués généralement en acier, ou par boisage, réalisés sur mesure, précise Éric Liger. Pour des excavations moins profondes, il convient d’évaluer les risques en fonction de la tâche à réaliser et de la nature du terrain et mettre en œuvre des actions de prévention si besoin. » Des protections identiques ont ainsi été mises en place au niveau des points d’intervention des soudeurs, quelle que soit la profondeur de la tranchée.
Adapter les mesures de prévention aux conditions réelles du chantier
Pour réduire le risque de chutes de personne ou d’objet, le blindage doit, en outre, dépasser d’une quinzaine de centimètres afin de former des plinthes, et les abords de la tranchée être sécurisés par des garde-corps. En général, ceux-ci sont installés tout autour, à un mètre du trou pour éviter de pouvoir s’approcher. Là, c’est un autre système qui est en cours d’expérimentation : des garde-corps en plastique, clipsés directement sur le blindage. « Cela permet d’avoir de grands linéaires de protection continus sans interstice, se réjouit Éloise Morice, la conductrice de travaux. De plus, ces panneaux en plastique sont très faciles à fixer et à retirer, et sont beaucoup plus légers à manutentionner que des garde-corps métalliques. »
Si l’intégration des TOP a permis de sécuriser au maximum les chantiers, des ajustements s'avèrent parfois nécessaires au fil du temps. Pour s’assurer que les mesures de prévention prévues restent adaptées aux conditions de travail réel, Engie a missionné, dans le cadre de la coordination sécurité et protection de la santé (SPS), une préventrice HSE, de l’Apave. Celle-ci participe aux réunions de chantier et se rend sur chaque site au moins une fois par semaine. « Je fais part de mes observations dans des comptes rendus et propose des correctifs si besoin. En cas d’urgence, je demande un arrêt de tâche et j’alerte immédiatement le chef de projet », témoigne Oriane Thomas.
Un problème avait notamment été observé sur le stockage des longs tuyaux de canalisation en acier. Si un espace dédié avait bien été identifié, il n’était pas aménagé pour empêcher le roulement des tuyaux au sol lors du déchargement, ce qui entraînait un risque pour les intervenants ou engins à proximité. Il a donc été décidé de généraliser, sur l’ensemble des chantiers, des racks de stockage adaptés aux dimensions des canalisations. « Le fait d’avoir bien anticipé les risques et organisé la prévention nous permet d’être flexibles et de pouvoir nous adapter rapidement en cas d’imprévus ou d’incidents », conclut Théo Olivier.
LE MANS SE MÉTAMORPHOSE
Création d’aires piétonnes ou de pistes cyclables, déploiement de lignes de bus express, plantation d’arbres, modernisation de l’éclairage public… La métropole sarthoise fait actuellement l’objet de dizaines de chantiers de travaux publics, disséminés dans toute la ville. Les objectifs sont multiples : améliorer le cadre de vie, encourager les mobilités douces, sécuriser la circulation des usagers… Certains projets, comme le nouveau réseau de chaleur, issu en grande majorité de la biomasse, s’inscrivent dans le cadre du « Plan climat air énergie », engagé par la communauté urbaine sur la période 2020-2026, afin de lutter contre les effets du changement climatique, améliorer la qualité de l’air et assurer la transition énergétique du territoire. Parmi les autres actions prévues : la construction d’infrastructures de recharge pour véhicules électriques, l’acquisition d’une flotte de bus articulés à hydrogène ou encore le passage progressif à l’éclairage LED.