DOSSIER

LES ÉTABLISSEMENTS D’HÉBERGEMENT POUR PERSONNES ÂGÉES DÉPENDANTES

© Grégoire Maisonneuve pour l’INRS/2022

La crise sanitaire a durement touché les Ehpad. Face à la pénurie de personnel et la surcharge de travail, les établissements doivent s’organiser, se réinventer, mutualiser leurs efforts. La réduction de la pénibilité physique et des situations d’épuisement professionnel reste un enjeu majeur de prévention, mais également d’image.

Le métier s’est construit autour du bien-être des résidents. Mais il passe aussi par le bien-être de l’équipe soignante ou encadrante et donc par de bonnes conditions de travail.

Le métier s’est construit autour du bien-être des résidents. Mais il passe aussi par le bien-être de l’équipe soignante ou encadrante et donc par de bonnes conditions de travail.

Les chiffres sont implacables : 3 millions de séniors seront en situation de perte d’autonomie en 2030 et 4 millions à l’horizon 2050, prévoient l’Insee et la Drees (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques). L’accompagnement et la prise en charge des personnes âgées dépendantes sont des enjeux sociétaux majeurs. Il existe à l’heure actuelle sur le territoire national 7 500 Ehpad (établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) représentant environ 600 000 lits. Un secteur où se côtoient établissements publics, privés commerciaux et associatifs. Le nombre d’accidents du travail et de maladies professionnelles y est particulièrement élevé (voir encadré page suivante), ce qui génère absentéisme et situations d’inaptitude au travail. 
Et la crise sanitaire a encore amplifié les choses. Depuis deux ans, le secteur est mis à très rude épreuve. « Lors de la première vague, il a fallu gérer l’augmentation des décès parmi les résidents, la charge émotionnelle associée, la fatigue… avec des professionnels qui pouvaient eux-mêmes avoir peur de rapporter le Sars-CoV-2 chez eux, remarque Florence Millorit, experte d’assistance conseil à l’INRS. Des réorganisations du travail ont été nécessaires pour répondre aux contraintes liées à l’épidémie : sectorisation, animations individuelles, repas pris en chambre… Parallèlement, les relations avec les familles et les ressources humaines sont des sujets qui ont pris de l’ampleur. » Protéger sans isoler : la question s’est posée pour les résidents, mais également pour le personnel. 

Une profession en quête de sens

Les professionnels d’Ehpad sont exposés à de nombreux risques avec, en premier lieu, les troubles musculosquelettiques (TMS), conséquence principale des manutentions et de la mobilisation des personnes. Les glissades, chutes de plain-pied et chutes de hauteur sont nombreuses du fait des déplacements entre les étages, qui souvent se font dans la précipitation et dans des espaces exigus. Sur le plan émotionnel, le personnel est confronté à la maladie, à l’isolement et au décès des résidents. L’âge moyen d’entrée en Ehpad – plus de 85 ans – ne cesse d’être repoussé, indique la Drees, et la dépendance progresse. Certains résidents présentent des troubles cognitifs pouvant les rendre agressifs, verbalement ou physiquement. 
Enfin, comme dans la plupart des établissements de soins, les professionnels sont exposés au risque infectieux et au risque chimique. « On parle de rémunération ou de manque de reconnaissance. Bien sûr, c’est un sujet, mais aujourd’hui, les jeunes qui arrivent dans le métier demandent surtout deux choses : ne plus se blesser et retrouver du sens au travail, estime Sylvain Connangle, directeur de l’Ehpad La Madeleine, à Bergerac, en Dordogne. Pour cela, il faut remettre la relation entre le professionnel et le résident au centre du processus. » 
L’allègement des manutentions manuelles et la place du « prendre-soin » dans l’activité constituent une priorité. Autant que possible, la prévention des risques professionnels doit être intégrée en amont, à l’occasion de la conception de nouveaux locaux ou de travaux de rénovation. Cela implique de prendre en compte les contraintes des salariés et de les associer aux projets : penser à l’intégration d’aides techniques par exemple, en équipant les chambres d’un rail plafonnier, sur lequel un moteur fixe permanent ou débrochable peut être installé. « Les rails en H sont à privilégier, afin de couvrir une large zone de transfert de la chambre à la salle de bains », précise Florence Millorit. Il s’agit également de prévoir les espaces de stockage nécessaires pour le matériel, de penser aux revêtements de sol antidérapants et permettant de se déplacer sans effort avec les aides techniques mobiles, en évitant les obstacles et les dénivellations. 

Former à tous les niveaux

De nombreux Ehpad sont concernés par TMS Pros, le programme national de prévention des TMS de l’Assurance maladie-risques professionnels. Celui-ci comprend un volet sanitaire et médico-social, incluant des outils spécifiques et des préconisations de formation. Depuis 2021, une approche sectorielle est déployée, avec une action en direction des fédérations et syndicats professionnels. L’Assurance maladie-risques professionnels s’est également rapprochée des grands groupes privés. La profession a aujourd’hui pleinement conscience que le volet santé au travail présente un enjeu d’attractivité et qu’il est essentiel pour garder le personnel en poste. 
« Plus qu’un programme sur les TMS, c’est toute une ingénierie qui est mise à disposition avec des ressources et partenariats possibles pour enclencher une démarche globale de prévention, explique Alain Brunel, ingénieur-conseil à la Carsat Sud-Est. Un dispositif de formation de l’INRS et du réseau de l’Assurance maladie-risques professionnels a été conçu avec la profession, pour les établissements d’accueil et d’hébergement de personnes âgées et l’ensemble du secteur sanitaire et médico-social (SMS). Ces formations peuvent être financées par les opérateurs de compétences (Opco) et les Carsat. Elles s’adressent à trois niveaux d’acteurs – le dirigeant, un animateur prévention et le personnel –, qu’il est indispensable de mobiliser de façon concomitante. » 

Locaux adaptés et outils disponibles

« Ce dispositif prévoit dès le départ l’engagement de l’établissement avec au moins un projet à conduire, précise Pierre-Yves Branquart, chargé de projet formation à l’INRS. Certains Ehpad se tournent vers des projets de prévention liés à l’accompagnement de la mobilité, en y intégrant des acteurs stratégiques formés en prévention des risques liés à l’activité physique dans le secteur sanitaire et médico-social (Prap 2S). » Dans l’établissement, les acteurs Prap 2S sont en capacité d’analyser la situation de travail et de proposer des pistes d’actions. « Aujourd’hui, on intègre à la formation la démarche d’accompagnement à la mobilité (ALM) qui permet de réaliser des soins de qualité tout en préservant l’autonomie des résidents ainsi que la santé et la sécurité des aidants, poursuit Philippe Claudel, également chargé de projet formation à l’INRS. Cette démarche est fondée sur l’analyse préalable de chaque situation d’accompagnement. Elle tient compte des capacités du résident dans son environnement et de leur évolution au fil de la journée. » 
En s’appuyant sur les déplacements naturels, on limite les postures délétères pour le soignant tout en maintenant l’autonomie de la personne âgée. Les locaux doivent être aménagés de façon à permettre ces déplacements autonomes et des aides techniques (draps de glisse, lits médicalisés, lève-personnes…) doivent être disponibles à proximité. L’Assurance maladie-risques professionnels propose aux entreprises de moins de 50 salariés une subvention « Aide et soins à la personne en établissement », pour les accompagner dans l’achat d’équipements adaptés. 
« C’est une nouvelle philosophie du soin qui amène à se réinterroger sur sa pratique. J’ai dû convaincre beaucoup de collègues que l’on pouvait travailler sans se faire mal, sans porter. Cela nécessite la mobilisation de tous autour d’un projet. On fait plus attention à nous, mais aussi à l’autre », témoigne Laëtitia Desailly, aide-soignante dans la résidence Éleusis à Saint-Thibault-des-Vignes, en région parisienne. Pour autant, une direction engagée, un animateur prévention pour animer la démarche et des acteurs Prap ne suffisent pas toujours. Il reste un élément essentiel après lequel la profession ne cesse de courir : le temps.

Un enjeu d’image

« J’ai proposé à des directeurs d’Ehpad d’un même bassin d’emplois de travailler collectivement, relate Laurent Brauner, contrôleur de sécurité à la Carsat Aquitaine. Cela permet de mutualiser l’accompagnement par un consultant ergonome ainsi que les formations. La dynamique ainsi créée favorise l’entraide entre structures et contribue à pérenniser les démarches de prévention. » « On demande aux établissements de s’accorder sur une démarche collective. Mon intervention permet de poser les socles en prévention, explique Hélène Sacher, ergonome chez GEH Prev’. Je construis avec eux une feuille de route avec des priorités propres à chaque structure, comme l’identification des situations à risque, l’intégration d’aides techniques, l’accueil des nouveaux, la communication interne, etc. Un plan d’actions est établi et un suivi réalisé avec des temps collectifs et individuels. Ainsi, les animateurs prévention prennent du recul et sortent de leur quotidien. » 
Travailler ensemble, c’est aussi s’appeler, se reconnaître, se transférer des outils. « J’observe un vif intérêt à s’engager mais la pénurie de personnel complique les choses », reprend l’ergonome. D’autres actions collectives ont vu le jour, comme le déploiement dans certains départements de plates-formes territoriales solidaires (PTS), sous l’impulsion des agences régionales de santé. Encore une fois, il s’agit de faire cause commune et de restaurer une image du métier quelque peu écornée. 
« Pour pallier les difficultés persistantes de recrutement, il nous faut être novateurs, mais aussi former. On ne recrute plus comme il y a trois ans, affirme Sylvain Connangle. En Dordogne, la PTS 24, qui regroupe une quinzaine d’établissements, tente de créer des passerelles entre le monde de l’insertion et celui de la qualification. Avec plusieurs partenaires 1, nous travaillons à la mise en place d’outils pour améliorer l’évaluation des risques professionnels, notamment les TMS et risques psychosociaux, en intégrant certaines variables. Par exemple : Quelles sont les relations avec la famille ? Quelles sont les ressources internes et externes de l’établissement ? Comment se situe le service en termes d’ergonomie de la chambre ? etc. » À travers ces expériences, les professionnels expriment le besoin de mutualiser les bonnes pratiques. Le métier s’est construit autour du bien-être des résidents. Mais il passe aussi par le bien-être de l’équipe soignante ou encadrante et donc par des conditions de travail meilleures. 

NOTE DE LA RÉDACTION

Ce dossier a été réalisé avant la sortie du livre Les Fossoyeurs (Fayard) qui met en cause certaines pratiques  dans des Ehpad. Les pratiques dénoncées ne sauraient jeter l’opprobre sur l’ensemble d’une profession, qui, dans sa majorité, s’attache, à travers notamment les actions de prévention présentées ici, à assurer à la fois le bien-être de ses salariés et celui des résidents.

UN RÔLE POUR CHACUN

L’INRS a conçu des formations distinctes pour que chaque niveau d’acteur développe les compétences 
en prévention nécessaires pour contribuer à la démarche 
de prévention :

  • le dirigeant, chargé d’initier, de développer et de manager la prévention doit acquérir des compétences de pilotage de projet ;
  • un animateur prévention va acquérir des compétences de coordination et d’animation de projet grâce à une formation-action. Il sera la pierre angulaire d’une démarche de prévention des risques pérenne ;
  • le personnel (soignant ou non) suivra une formation d’acteur Prap 2S.

Parallèlement, l’INRS propose depuis une dizaine d’années la démarche ALM (Accompagner la mobilité de la personne aidée en prenant soin de l’autre et de soi) dont l’objectif est de prévenir l’exposition aux risques TMS et aux chutes liées au portage des patients. Les dispositifs Prap2S (prévention des risques liés à l’activité physique dans le secteur sanitaire et social) et ASD (aide et soin à domicile), déployés par l’INRS, permettent désormais de former à la démarche ALM, avec des modules conçus pour les trois publics mentionnés précédemment.

PANORAMA ET SINISTRALITÉ

430 000 salariés travaillent en Ehpad, soit 377 000 équivalents temps plein, représentant une grande diversité de métiers : professionnels du soin, cuisiniers, animateurs, lingers, agents de direction… La sinistralité du secteur est élevée : près de 25 000 accidents du travail et 1 400 maladies professionnelles en 2019, selon les chiffres de l’Assurance maladie. Ces accidents sont pour 68 % liés aux manutentions manuelles et pour 17 % aux chutes de plain-pied. Les affections périarticulaires représentent, quant à elles, l’écrasante majorité des maladies professionnelles (plus de 90 %).

Grégory Brasseur

Haut de page